Risques incertains et éthique parentale

La santé est le premier devoir de la vie. – Oscar Wilde

Réduire les expositions à risque à chaque fois que la chose est possible ; n’accepter les risques importants que lorsque les avantages associés les surpassent ; n’accepter aucun risque lorsque les avantages associés semblent relativement insignifiants – voilà qui constituerait des lignes directrices raisonnables. – Philip Handler, alors président de l’Académie nationale américaine des sciences

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Bonjour à tous !

En cherchant à protéger mes enfants des polluants du quotidien, je me retrouve souvent à face à des risques qui sont encore peu connus, associés à de nombreuses incertitudes. Je les considère selon plusieurs critères, dont bien entendu des critères scientifiques, et c’est tout l’objet de ce blog. En d’autres termes, j’examine différentes options de gestion des risques, du point de vue de leur cohérence logique et de leur niveau de preuve : je souhaite avoir de bonnes raisons de choisir une option plutôt qu’une autre. 

En complément, la plupart du temps, ces critères de choix incluent aussi des critères éthiques : spontanément, lorsque je discute avec des amis parents autour de moi, nous nous demandons souvent si telle option nous parait assez éthique, ou alors plus éthique qu’une autre. A force de retrouver ces aspects dans nos discussions, ma curiosité a augmenté pour ce thème de l’éthique, ainsi que pour son application en santé environnementale pour parents. Sans prétendre être expert en la matière, je souhaitais partager avec vous quelques points de repères issus de mes réflexions personnelles, après quelques lectures de première approche [1-7].

Il ne s’agit pas ici de proposer une réponse à tous les dilemmes éthiques que vous pourriez rencontrer en tant que parent, bien entendu. Il s’agit de partager avec vous les questions que j’ai retenues, à ce stade, pour nourrir et stimuler mes réflexions de type éthique, en tant que père d’enfants en bas âge. Peut-être y trouverez-vous des choses utiles pour vos propres réflexions !

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Y-a-t-il vraiment une bonne raison d’envisager ce risque pour mon enfant ?

Je me sens assez en phase avec l’esprit du Primum non nocere, « d’abord ne pas nuire ». Mes intuitions éthiques donnent priorité à l’évitement des souffrances potentielles, et surtout des souffrances qui me paraissent non-nécessaires ou inutiles. Ces intuitions font écho aux principes classiques de « non-malfaisance » et de « durabilité » [1, 2].

Cette asymétrie entre évitement de souffrances et recherche de plaisirs semble assez généralisée [8-10] ; elle est parfois indirectement mesurable [11-13] et peut s’expliquer dans une logique évolutionniste.

Un mode de vie plus simple, voire « minimaliste », centré sur ce qui nous parait essentiel, permet d’éviter de nombreuses sources de dangers. La sobriété est un moyen de gestion des risques qui me semble sous-estimé autour de moi ; je remarque néanmoins qu’il apparait dans des politiques publiques en France [14-16].

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Me suis-je bien renseigné sur ce risque ? Est-ce que je le comprends bien ?

Souvent, lors d’un échange avec une personne extérieure à la situation que je considère, je réalise que je ne comprends pas encore suffisamment certains aspects, que je ne me suis pas encore assez bien renseigné pour prendre une décision raisonnablement éclairée.

En particulier, je m’efforce de tenir compte des biais classiques de surestimation et de sous-estimation des risques [4, 17, 18].

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Est-ce que, globalement, les risques que je ferais prendre à mon enfant sont associés à des bénéfices nettement supérieurs pour lui ?

Cette question permet d’introduire la balance « bénéfices / risques » dans la réflexion, lorsque cela est pertinent, et fait écho au principe classique de « bienfaisance » [1]. En l’occurrence, mes choix visent des apports très nettement bénéfiques pour mes enfants.

En particulier, il est possible qu’un risque jugé « acceptable » au niveau sociétal puisse être jugé disproportionné et déraisonnable pour un enfant, au regard de ses vulnérabilités spécifiques [4, 6, 19, 20]. Le cas échéant, il y aurait tension avec le principe de « justice » [1]. Dans tous les cas, comme le rappelle Raymond Massé, « un consensus ne garantit pas qu’une position soit moralement défendable. » [21]

Réfléchir à cette question présuppose un minimum de capacité à caractériser les risques (probabilité, gravité, incertitudes, réversibilité…) et les bénéfices considérés. Les incertitudes sont ici fréquentes [2, 22-24].

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A bénéfices similaires, y-a-t-il des alternatives où le risque est limité, plus faible, voire évité ?

Parfois, remonter à la source d’un besoin permet de trouver d’autres façons de le satisfaire [25-27].

J’essaye aussi de comprendre, autour de moi, comment d’autres parents ont géré des situations similaires à celle que je considère.

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Un dommage catastrophique est-il possible ?

Un dommage catastrophique se caractérise par sa gravité et son irréversibilité. Certains dommages catastrophiques peuvent apparaitre avec un délai ; pour certains, leur probabilité d’apparition est difficilement évaluable, ce qui invite à se méfier d’un potentiel sentiment de maitrise injustifié [28-31].

En santé environnementale appliquée aux enfants, des exemples seraient une atteinte au fonctionnement du cerveau, à la capacité de reproduction, à l’efficacité du système immunitaire, etc. à la suite d’une exposition à un perturbateur endocrinien pendant une « fenêtre de vulnérabilité ».

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Est-ce que l’approche « avancer par petits pas, surveiller et ajuster si besoin » peut s’appliquer ?

Quand cette approche est applicable – notamment, à mon sens, lorsque des dommages catastrophiques ne sont pas en jeu [30] – elle peut constituer un bon moyen de navigation dans un contexte d’incertitudes [32]. Cette approche s’appuie sur le principe éthique de prudence [6].

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Est-ce que je ressens une pression sociale m’orientant vers une certaine option ?

Le cas échéant, reconnaitre cette pression sociale, et éventuellement pouvoir l’anticiper, c’est déjà diminuer son influence sur ma prise de décision.

Cette question fait écho chez moi à un témoignage de Sandra Steingraber : « Lorsque j’ai inscrit [ma fille] à des cours de sécurité aquatique à la Croix-Rouge et que j’ai passé mes samedis matins assise dans les gradins de la piscine, j’étais considérée comme une bonne mère. Quand j’ai apporté des données sur la contamination à l’arsenic dans le centre communautaire, j’ai été considérée comme alarmiste (en fait, je crois que l’adjectif était « hystérique »). » [33]

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Est-ce que plusieurs principes éthiques se trouvent en tension ? Dans la situation particulière que je considère, quels seraient les priorités et les compromis les plus pertinents ?

Certaines situations mettent en tension différents principes éthiques [1, 2, 5, 34]. L’établissement de priorités et de compromis me semble devoir se faire au cas par cas, en s’appuyant sur les spécificités de la situation considérée [2, 3]. A mon sens, les principes éthiques permettent d’éclairer des enjeux et de fournir des points de repères pour la cohérence de nos comportements ; ils ne présupposent pas une application rigide et des priorités systématiques.

En particulier, une éthique trop exigeante peut devenir inhumaine, invivable, ou tout du moins inapplicable. Quelle quantité de temps, d’énergie, d’argent et de contraintes supplémentaires suis-je prêt à accepter pour éviter ces risques ? Au détriment de quoi ?

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Si je pouvais me déplacer dans le temps et parler à une version adulte de mon enfant, quel avis me donnerait-il sur les différentes options que je considère pour lui ?

En simulant une réflexion après coup [3], cette expérience de pensée me parait ajouter un supplément de réalisme et d’intégration de la dimension interpersonnelle d’un choix parental. Je trouve cet exercice très stimulant ; avec douceur, il me rappelle à ma responsabilité et aux exigences que je souhaite y associer.

Cette expérience de pensée peut aussi être vue comme une tentative, consciente de son imperfection, d’introduire le principe éthique d’autonomie dans la réflexion [1]. En particulier, ignorer la future appétence au risque de mes enfants m’invite à une position globale de prudence : j’essaye de faire en sorte qu’ils restent en capacité d’avoir une vie plus risquée par la suite, s’ils le souhaitent.

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Serais-je à l’aise pour expliquer ma logique de décision à ma mère ?

Ma mère est un point de référence pour moi 😊 ; toute personne dont vous souhaitez sincèrement garder l’estime fera l’affaire !

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Si un dommage arrivait à mon enfant, est-ce que je pourrai me défendre moralement contre mes propres reproches ?

On peut voir cette question comme une variante de la question précédente, en utilisant la référence de l’homme dans le miroir [3].

Le cas échéant, une première défense pourrait être d’avoir pris le temps d’approfondir ma réflexion avant de décider 😉

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Et puis, à partir d’un certain niveau de maturité de mes enfants sur la situation considérée, je peux compléter par « Mon enfant a-t-il un avis sur le sujet ? Si oui, sur quelle logique et sur quelles informations se base-t-il ? ». En fonction des sujets, la réflexion éthique me parait aussi pouvoir ou devoir s’ouvrir à un périmètre plus grand que la relation parent-enfant. Par exemple : « Est-ce que certaines options font courir des risques à d’autres personnes ? A d’autres parties du monde vivant ? » [7, 35]

Une fois avoir répondu à ces questions, le plus factuellement possible pour la situation particulière où je me trouve, et par écrit dans les situations à forts enjeux, je considère chaque option et décide de celle qui me parait la plus éthique. A ce stade, il y a quelque chose de l’ordre de l’intuition qui entre en jeu [2, 3, 36-38], que j’essaye donc d’éclairer par ces questions préalables.

Et vous, en tant que parent, quelles sont les questions que vous vous posez quand vous évaluez plusieurs options d’un point de vue éthique ? Je suis très preneur de vos retours d’expérience, partagez-les dans les commentaires ! 🙂

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Références

1. Beauchamp T, Childress J. Principles of biomedical ethics. 8th edition. Oxford University Press 2019

2. Resnik DB. Environmental health ethics. Cambridge University Press 2012.

3. Hansson SO. The Ethics of Risk: Ethical analysis in an uncertain world. Springer 2013.

4. Noiville C. Du bon gouvernement des risques. Presses Universitaires de France (PUF) 2015.

5. Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef). Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE). Organisation des Nations unies (ONU) 1989. https://www.unicef.fr/dossier/convention-internationale-des-droits-de-lenfant

6. Zölzer F, Meskens G. Ethics of Environmental Health. Taylor & Francis 2017.

7. Beck U. La société du risque: sur la voie d’une autre modernité. Champs essais 2001 (édition originale : 1986).

8. Arrien de Nicomédie. Manuel d’Epictète.

9. Epicure. Lettre à Ménécée.

10. Burgio GR, Lantos JD. Primum Non Nocere Today. Elsevier 1998.

11. Harris S. Making Sense: Conversations on Consciousness, Morality, and the Future of Humanity – Interview de Daniel Kahneman. HarperCollins Publishers 2020.

12. Kahneman D, Knetsch JL, Thaler RH. The endowment effect: Evidence of losses valued more than gains. Handbook of experimental economics results 2008 ; 1 : 939-948.

13. Martinez F. L’individu face au risque : l’apport de Kahneman et Tversky. Idées économiques et sociales 2010 ; 161 : 15-23. 10.3917/idee.161.0015

14. Toutut-Picard E, Josso S. Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur l’évaluation des politiques publiques de santé environnementale – Tomes 1 et 2. Assemblée Nationale 2020. https://www2.assemblee-nationale.fr/15/autres-commissions/commissions-d-enquete/commission-d-enquete-sur-l-evaluation-des-politiques-publiques-de-sante-environnementale/(block)/RapEnquete/(instance_leg)/15/(init)/0-15

15. JORF n°0034 du 10 février 2015. Loi du 9 février 2015 relative à la sobriété, à la transparence et à la concertation en matière d’exposition aux ondes électromagnétiques. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000030212642/

16. Comité interministériel pour la Santé. Plan national de santé publique (PNSP) – Priorité prévention : rester en bonne santé tout au long de sa vie.  2018. https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/pnsp_2018_2019.pdf

17. Kahneman D. Système 1 / Système 2. Les deux vitesses de la pensée. Flammarion 2016.

18. Slovic P. Perception of risk. Science 1987 ; 236 : 280-285.

19. Zölzer F, Meskens G. Environmental Health Risks: Ethical Aspects. Routledge 2018.

20. Tamburlini G, Ehrenstein OSv, Bertollini R, et al. Children’s health and environment: a review of evidence: a joint report from the European Environment Agency and the WHO Regional Office for Europe.  2002. https://www.eea.europa.eu/publications/environmental_issue_report_2002_29

21. Massé R. Les fondements éthiques et anthropologiques d’une participation du public en santé publique. Éthique publique Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale 2005 ; 7 : .

22. Taleb NN. Antifragile: les bienfaits du désordre. Les Belles Lettres 2013.

23. Treich N. L’analyse coût-bénéfices 10 questions. Les cahiers de la sécurité industrielle. Institut pour une Culture de Sécurité Industrielle (ICSI) 2008.

24. Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Analyse coûts-avantages et environnement : Avancées théoriques et utilisation par les pouvoirs publics. Éditions OCDE 2019. https://www.oecd-ilibrary.org/content/publication/9789264300453-fr

25. Payne KJ, Ross LM. Simplicity Parenting: Using the Extraordinary Power of Less to Raise Calmer, Happier, and More Secure Kids. Ballantine Books 2010.

26. Barahona D. Minimalisme en famille. First 2019.

27. Mino Rakotozandriny M. Maman minimaliste. Ideo 2017.

28. Taleb NN, Rimoldy C. Le cygne noir: la puissance de l’imprévisible. Les Belles Lettres 2010.

29. Jonas H. Le principe responsabilité. 1979.

30. Dupuy J-P. Pour un catastrophisme éclairé – Quand l’impossible est certain. Editions du Seuil 2002.

31. Taleb NN. Jouer sa peau: asymétries cachées dans la vie quotidienne. Les Belles Lettres 2017.

32. Morin E. Introduction à la pensée complexe. Le Seuil 2015 (première édition : 1990).

33. Steingraber S. Raising Elijah: Protecting our children in an age of environmental crisis. Da Capo Press 2011.

34. Frumkin H. Environmental Health: From Global to Local – 3rd Edition. Jossey-Bass 2016.

35. Singer P. Practical ethics. Cambridge University Press 2011.

36. Ross W. The Right and the Good. Oxford University Press 1930.

37. Moore G. Principia Ethica. Cambridge University Press 1903.

38. Pojman LP, Fieser J. Cengage advantage ethics: Discovering right and wrong. Nelson Education 2017.

Photo par Farhad Sadykov, Kevin Galens et Epicantus

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5 Commentaires

  1. Karine

    Un gros merci Guillaume, c’est vraiment très enthousiasmant, et en même temps on sent bien la gravité des sujets.
    Personnellement, je crois que je me retrouve souvent à devoir arbitrer entre le bien de mon enfant et le bien commun, sans forcément en avoir bien conscience sur le moment.
    Ça m’a bien intéressée de comprendre que ce genre d’arbitrage est classique, qu’il n’y a pas de solution parfaite à tout point de vue, et que cela peut se faire au cas par cas, sans forcément impliquer qu’il y a de l’inconsistance chez moi

    Répondre
    1. Guillaume (Auteur de l'article)

      Oui j’ai retenu de mes premières lectures que la tension entre plusieurs valeurs éthiques est un grand classique, aussi bien dans la vie quotidienne que dans les débats académiques. Le dilemme du Trolley ou le dilemme du canot de sauvetage semblent être des grands classiques, où la logique utilitariste (le bien du plus grand nombre) est en tension avec d’autres valeurs classiques (solidarité, justice, non-malfaisance…).
      Et en plus, on n’en sort difficilement : si on refuse de choisir, en fait on choisit de ne pas choisir ou de ne pas agir, ce qui a aussi des conséquences.
      En première approche, ces difficultés me semblent être un autre argument pour éviter les situations à risques autant que raisonnablement possible.

      Répondre
  2. Isabelle

    Après avoir lu le Cygne Noir, moi aussi je ne regarde plus les évènements « catastrophiques et improbables » de la même manière. Bien vu le lien la fragilité des jeunes enfants !

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    1. Guillaume (Auteur de l'article)

      Si tu aimes bien Taleb, tu seras peut-être intéressée par la chronique d’Antifragile (https://sante-enfants-environnement.com/comment-rendre-nos-enfants-antifragiles-avec-nassim-nicholas-taleb-15/), un livre de référence pour moi

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  3. Guillaume (Auteur de l'article)

    Le fameux « only one chance » parait s’appliquer tout particulièrement au cerveau. Si la construction d’une zone cérébrale a été perturbée par une substance toxique, il n’y aura pas de seconde possibilité : les fonctions cérébrales pourront être significativement altérées pour le reste de la vie.
    Ca motive bien pour passer l’action à notre niveau de parents ! Les questions éthiques sont aussi des « moteurs » in fine.
    Si des effets graves peuvent survenir, avec une probabilité incertaine, alors une logique éthique d’évitement me semble à privilégier.

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