La société du risque, selon Ulrich Beck 5

La réduction de l’utilisation, des risques et des impacts des produits phytopharmaceutiques demeure nécessaire, au regard de l’évolution des connaissances sur leurs effets sur la santé humaine. – Plan Ecophyto 2

Le danger, ce n’est pas ce qu’on ignore, c’est ce que l’on tient pour certain et qui ne l’est pas. – Mark Twain

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Bonjour à tous !

Cette série d’articles constitue une chronique de La société du risque, écrit par Ulrich Beck en 1986, et sous-titré « Sur la voie d’une autre modernité ». Très commenté et souvent considéré comme un grand classique d’analyse et de sociologie des risques, ce livre souligne que la production de richesses est systématiquement associée à l’apparition de risques. Il s’agit de risques créés par la société elle-même – et non plus par des évènements extérieurs, comme des catastrophes naturelles -, de risques qui menacent la société dans son ensemble – et non plus seulement un nombre limité d’individus -, de risques dont la gestion est devenue une des principales activités de la société – et non plus seulement de ponctuels effets secondaires.

Ulrich Beck considère une définition du risque assez large : sa pensée a donc pu nourrir les réflexions d’acteurs de référence en santé environnementale [1-10]. En particulier, il me semble que la pensée d’Ulrich Beck peut se décliner à la thématique de ce blog, le lien entre santé des enfants et environnement. Pour nourrir les réflexions, je vous propose donc de mettre en regard certains passages du livre avec certaines informations et pratiques de santé environnementale pour parents, présentées sur ce blog. Quand cela est pertinent, des liens vers des articles et d’autres références permettront un second niveau d’approfondissement.

Le premier article de la série se trouve ici : La société du risque, selon Ulrich Beck 1

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Des risques croissants mais ingouvernables ?

Il est vrai que les menaces croissent, mais elles ne font pas l’objet d’une refonte politique qui s’inscrirait dans une politique préventive de lutte contre les risques. Plus encore : il est difficile d’établir quel type de politique et d’institutions politiques serait en mesure de le faire. Il se constitue bien une communauté insaisissable qui est le reflet du caractère insaisissable des risques. Mais elle reste un vœu pieux plus qu’une réalité. Dans le même temps se dessine, avec cette fracture, un vide de compétences politiques et de structures institutionnelles, voire de représentations de ce qu’elles pourraient être. Comment gérer politiquement les menaces … la question reste ouverte, et cette absence de réponse contraste violemment avec la nécessité croissante d’élaborer des actions et une politique.

A mon sens, les personnes ayant récemment évalué les politiques publiques françaises, en matière de santé environnementale, pourrait tout à fait contresigner cette analyse [11-15]. Comme le souligne William Dab, épidémiologiste et ancien Directeur général de la santé (DGS), « le constat tiré par les inspecteurs est particulièrement affligeant […] Il est très rare que, sur un sujet aussi important que l’impact de l’environnement sur la santé, une politique publique se situe à un tel niveau de défaillance. » [28] Rien qu’en termes de pilotage, le thème “santé environnementale” est tellement transverse qu’il parait très difficile de trouver une organisation opérationnelle, non-conflictuelle et raisonnablement budgétée [29].

La situation ne semble pas aller dans le sens d’une amélioration. Par exemple, selon Elisabeth Gnansia, Présidente de la Société francophone de santé et environnement (SFSE), le futur quatrième Plan national santé-environnement (PNSE4) « ne présente en effet pas d’objectif clair, et n’indique pas qui pilotera les actions. On a reproché au PNSE3 d’être un catalogue d’actions, mais le PNSE4 se rapproche plutôt d’une brochure publicitaire » [16].

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Polluants du quotidien

La liste des substances toxiques et polluantes présentes dans l’alimentation et les objets de la vie quotidienne ne cesse de s’allonger. Les digues des « taux limites » semblent répondre davantage à la définition du gruyère (plus il y a de trous, meilleur il est) qu’aux impératifs de protection sanitaire de la population. Les démentis apportés par les responsables sont d’autant plus bruyants que leur argumentation est faible.

Je trouve qu’Ulrich Beck a certain sens de la punchline 😉

Jouer sa peau d’expert des risques

Lorsqu’un scientifique commet une erreur, il risque tout au plus d’entacher un peu sa réputation (lorsque l’« erreur» s’intègre bien au contexte, il peut même y gagner de l’avancement). Du côté des personnes touchées, le même événement prend des formes très différentes. Une erreur dans l’établissement d’un taux limite peut affecter l’état du foie de manière irréversible, provoquer un cancer.

Dans un autre style, ce passage me rappelle l’appel de Nassim Nicholas Taleb à se méfier des experts qui ne sont pas dans « la vraie vie », c’est-à-dire qui ne payent pas leurs erreurs, car ils ont tendance à manquer d’humilité et de prudence [17, 18]. « Faire des prévisions – quelles qu’elles soient – sans mettre sa peau en jeu peut être aussi dangereux pour autrui qu’une centrale nucléaire dans laquelle l’ingénieur ne dort pas sur place. Les pilotes devraient toujours se trouver dans l’avion » [18]. L’implication personnelle nous met en contact avec la réalité, elle oblige à discipliner sa pensée et à être exigeant : « que les ingénieurs dorment sous les ponts qu’ils ont conçus ».

Cet effet me semble renforcé par le caractère de plus en plus collectif de l’expertise en santé environnement. Si cette tendance conduit certainement à une plus grande robustesse des expertises produites, la responsabilité des recommandations en est d’autant plus diluée.

Et effectivement, à mon sens, cet aspect me semble renvoyer à une composante éthique essentielle du métier d’expert en santé environnementale. Au minimum, je crois qu’on devrait faire l’expérience de pensée de se sentir concerné au premier chef. Par exemple, lors de l’établissement des limites d’émissions de polluants pour une installation classée (ICPE) [19-21], l’expert pourrait imaginer qu’une personne fragile à laquelle il tient (son enfant en bas âge, son grand-père récemment hospitalisé, son amie d’enfance qui est enceinte, etc.) habite à l’endroit le plus exposé par les émissions de cette ICPE.

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Un peu de toxicité acceptable

Les taux limites de présence « acceptable » de substances polluantes et toxiques dans l’air, l’eau et l’alimentation sont à la répartition du risque ce qu’est le principe du mérite à l’inégale répartition des richesses : ils réussissent le tour de force d’autoriser les émissions polluantes tout en légitimant leur existence, tant qu’elle se cantonne en deçà des valeurs établies. En limitant la pollution, on fait le jeu de la pollution. En vertu de cette définition sociale, ce qui reste possible cesse d’être « nuisible » – indépendamment de sa nocivité réelle. Il est possible que les taux limites permettent d’éviter le pire, mais ils servent aussi à « blanchir » les responsables : ils peuvent se permettre d’empoisonner un peu la nature et les hommes. Qu’est-ce qu’on entend par « un peu » ? Toute la question est là. Dire si les plantes, les animaux et les hommes sont susceptibles de supporter un petit petit peu ou un grand petit peu de pollution, dire ce que signifie « supporter » – répondre à ces questions brûlantes depuis la cuisine des poisons et des antidotes qu’est notre civilisation avancée, voilà ce que c’est que déterminer un taux limite.

On pourrait même ajouter que cette politique de gestion des « un peu » ne s’est pas toujours faite, et qu’elle est très partielle aujourd’hui.

La réglementation européenne sur les produits chimiques (REACh), classiquement considérée comme la plus exigeante au monde, demande effectivement des tests de toxicité avant la mise sur le marché d’une substance, afin d’apprécier ce qu’est un « un peu » non préoccupant. Mais il existe peu, voire pas, de données sur le danger potentiel des substances qui étaient déjà commercialisées avant l’adoption de REACH en 2006 [22], c’est-à-dire pour des dizaines de milliers de substances. Aux États-Unis, encore aujourd’hui, ce type de pré-tests fait défaut [23, 24].

Et même au sein de REACh, les tests des substances avant leur mise sur le marché, qui sont très imparfaits, ne sont pas systématiques : ils sont prévus pour certaines familles de substances, dépassant un certain volume de production. On ne teste pas tout, donc on ne sait pas tout [25, 26]. Par ailleurs, les dossiers d’évaluation des industriels ne correspondent souvent pas aux exigences réglementaires, par exemple dans 32 % des cas pour les substances les plus produites (> 1000 tonnes par an) [4, 27]. Enfin, d’après l’analyse de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), « le règlement Reach permet dans certains cas de déroger à certaines exigences règlementaires […] Cette procédure de dérogation est utilisée dans plus des 2/3 des cas. Mais l’évaluation du BfR montre que le recours à la dérogation est bien souvent peu justifié et que des voies de progrès sont indispensables. » [4]

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La suite de cette chronique se trouve ici : La société du risque, selon Ulrich Beck 6

Les autres chroniques disponibles se trouvent ici : Chroniques du blog Santé des enfants et environnement

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Références

1. Dab W. Santé et environnement. Que sais-je ? n°3771. 5e édition. Presses Universitaires de France 2020.

2. Gaille M. Pathologies environnementales-Identifier, comprendre, agir. CNRS Editions 2018.

3. Chateauraynaud F, Debaz J, Charriau J, et al. Une pragmatique des alertes et des controverses en appui à l’évaluation publique des risques. Observatoire socio-informatique en santé environnementale 2014. https://www.anses.fr/fr/system/files/GSPR_CRD_2011-08.pdf

4. Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). Evaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences : trouver le chemin de la confiance.  2019. http://www.senat.fr/notice-rapport/2018/r18-477-notice.html

5. Dupuy J-P. Pour un catastrophisme éclairé – Quand l’impossible est certain. éd. du Seuil 2002.

6. Noiville C. Du bon gouvernement des risques. Presses Universitaires de France (PUF) 2015.

7. Cicolella A. A quels risques sanitaires est-on exposé dans notre vie quotidienne ? – Emission De Cause à effets, le magazine de l’environnement – France culture.  2016.

8. Parance B. Santé et environnement – Expertise et régulation des risques. CNRS Editions 2017.

9. Boudia S, Jas N. Gouverner un monde toxique. Editions Quae 2019.

10. Latour B. La société du risque par Bruno Latour. Journal l’Humanité 2000.

11. Toutut-Picard E, Josso S. Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur l’évaluation des politiques publiques de santé environnementale – Tomes 1 et 2. Assemblée Nationale 2020. https://www2.assemblee-nationale.fr/15/autres-commissions/commissions-d-enquete/commission-d-enquete-sur-l-evaluation-des-politiques-publiques-de-sante-environnementale/(block)/RapEnquete/(instance_leg)/15/(init)/0-15

12. Buguet-Degletagne B. Evaluation du troisième plan national santé environnement et préparation de l’élaboration du plan suivant – rapport N°2017-176R. Inspection générale des affaires sociales (IGAS) 2018. http://www.igas.gouv.fr/IMG/pdf/2017-176R_.pdf

13. Pipien G, Vindimian É. Évaluation du troisième plan national Santé-Environnement – Rapport n° 011997-01. Ministère en charge de l’environnement – Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) 2018. https://cgedd.documentation.developpement-durable.gouv.fr/documents/Affaires-0010730/011997-01_rapport-publie.pdf

14. Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP). Évaluation du deuxième Plan national santé-environnement. Haut Conseil de la Santé Publique 2013. https://www.hcsp.fr/Explore.cgi/Telecharger?NomFichier=hcspr20130919_evalpnse2.pdf

15. Lavarde P, Krieps L, Lesteven P, et al. L’Observatoire de la qualité de l’air intérieur – Bilan et perspectives. Rapport CGEDD n° 012430-01, IGAS n° 2018-085 et IGA n° 18073 R. Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), Inspection générale de l’administration (IGA), Inspection générale des affaires sociales (IGAS) 2019. http://www.igas.gouv.fr/IMG/pdf/2018-085R-OQualiteAir-D.pdf

16. Gnansia E. Santé-environnement: avec le PNSE4, l’Etat «repart encore de zéro». Journal de l’environnement 2020. https://www.journaldelenvironnement.net/article/sante-environnement-avec-le-pnse4-l-etat-repart-encore-de-zero,111678

17. Taleb NN. Jouer sa peau: asymétries cachées dans la vie quotidienne. Les Belles Lettres 2017.

18. Taleb NN. Antifragile: les bienfaits du désordre. Les Belles Lettres 2013.

19. Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris). Évaluation des risques sanitaires dans les études d’impact des ICPE – substances chimiques.  2003.

20. Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris). Évaluation de l’état des milieux et des risques sanitaires – Démarche intégrée pour la gestion des émissions de substances chimiques par les installations classées – Impact des activités humaines sur les milieux et la santé.  2013. INERIS – DRC – 12 – 125929 – 13162B. https://www.ineris.fr/sites/ineris.fr/files/contribution/Documents/Ineris-DRC-12-12592-13162B-Evaluation-de-l-Etat-des-milieux-et-des-risques-sanitaires.pdf

21. Institut de veille sanitaire (InVS) – aujourd’hui intégré à Santé publique France. Guide pour l’analyse du volet sanitaire des études d’impact.  2000. https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/guide_pour_l_analyse_du_volet_sanitaire_des_etudes_d_impact.pdf

22. Zmirou-Navier D, Barouki R, Marano F. Toxique ? – Santé et environnement : de l’alerte à la décision. Buchet-Chastel 2015.

23. Landrigan PJ, Landrigan MM. Children and Environmental Toxins: What Everyone Needs to Know. Oxford University Press 2018.

24. Silbergeld EK, Mandrioli D, Cranor CF. Regulating chemicals: law, science, and the unbearable burdens of regulation. Annual review of public health 2015 ; 36 : 175-191.

25. Demeneix B, Slama R. Endocrine Disruptors: From Scientific Evidence to Human Health Protection.  2019. https://www.europarl.europa.eu/thinktank/fr/document.html?reference=IPOL_STU(2019)608866

26. Slama R. Le mal du dehors – L’influence de l’environnement sur la santé. Éditions Quæ 2017.

27. Oertel A, Menz J, Brüning A, et al. REACH Compliance Project “Availability of Health and Environmental Data for High Tonnage Chemicals under REACH” – Data Quality of Environmental Endpoints in Registrations.  2018. https://www.bfr.bund.de/cm/349/data-quality-of-environmental-endpoints-in-registrations.pdf

28. Site Internet du journal Le Monde. – 110 mesures, aucun effet : les ratés du plan santé environnement. 2019. https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/07/08/le-dernier-plan-sante-environnement-n-a-eu-aucun-effet_5486708_3244.html

29. Lavarde P, Bartoli F, Lesteven P, et al. La stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens (SNPE) – Evaluation de la mise en oeuvre et propositions d’évolution. Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), Inspection générale des affaires sociales (IGAS), Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) 2017. https://www.igas.gouv.fr/IMG/pdf/2017-117R.pdf

Photos par Sean Davis et Rob Larsen

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