La société du risque, selon Ulrich Beck 8

« Sûr » n’est pas vraiment un terme scientifique, c’est un terme politique, c’est un concept défini politiquement. Ce que je considère comme sûr, moi, peut ne pas être ce que vous considérez comme sûr, vous. – Joel Tickner

La probabilité est particulièrement élevée qu’un enfant qui naît aujourd’hui aura déjà été programmé pour un ou plusieurs troubles de son système endocrinien. – Theo Colborn

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Bonjour à tous !

Cette série d’articles constitue une chronique de La société du risque, écrit par Ulrich Beck en 1986, et sous-titré « Sur la voie d’une autre modernité ». Très commenté et souvent considéré comme un grand classique d’analyse et de sociologie des risques, ce livre souligne que la production de richesses est systématiquement associée à l’apparition de risques. Il s’agit de risques créés par la société elle-même – et non plus par des évènements extérieurs, comme des catastrophes naturelles -, de risques qui menacent la société dans son ensemble – et non plus seulement un nombre limité d’individus -, de risques dont la gestion est devenue une des principales activités de la société – et non plus seulement de ponctuels effets secondaires.

Ulrich Beck considère une définition du risque assez large : sa pensée a donc pu nourrir les réflexions d’acteurs de référence en santé environnementale [1-10]. En particulier, il me semble que la pensée d’Ulrich Beck peut se décliner à la thématique de ce blog, le lien entre santé des enfants et environnement. Pour nourrir les réflexions, je vous propose donc de mettre en regard certains passages du livre avec certaines informations et pratiques de santé environnementale pour parents, présentées sur ce blog. Quand cela est pertinent, des liens vers des articles et d’autres références permettront un second niveau d’approfondissement.

Le premier article de la série se trouve ici : La société du risque, selon Ulrich Beck 1

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Des politiques environnementales à réorienter

La politique environnementale habituelle commence à la fin du processus de production, et non à son début, c’est-à-dire au moment du choix des technologies, des localisations, des matières premières, des composants intervenant dans le processus de production, des produits qu’il s’agit de fabriquer… Il s’agit donc d’un ex-post-assainissement qui répond à la pollution de l’environnement en recourant à des technologies qui interviennent en bout de chaîne : on part du constat que la technologie actuelle est préjudiciable à l’environnement pour établir qu’il faut empêcher jusqu’à un certain stade la propagation des substances toxiques et des déchets qui en résulte.

En agissant plus en amont, au-delà du renforcement des tests toxicologiques avant mise sur le marché, la fabrication de futurs produits pourrait inclure des critères du type « 0 pollution » ou « biodégradabilité totale », voire « contribution à des processus biologiques vertueux ». L’objectif serait d’intégrer les activités associées aux cycles biologiques et aux écosystèmes naturels, faisant disparaitre la notion même de déchets (il n’y a pas de déchet dans la nature, à l’échelle d’un écosystème), dans une logique d’écoconception du type « du berceau au berceau » (cradle to cradle, C2C) [11, 12].

Souvent, les réglementations environnementales imposent des sanctions potentielles aux entreprises ; ces dernières sont rarement incitées à prendre des initiatives vertueuses. Les réglementations actuelles encouragent plutôt les solutions « en-bout-de-chaîne », au lieu de stimuler des réponses innovantes en termes d’éco-conception. Les industriels que j’ai pu rencontrer en tant que consultant considéraient les aspects environnementaux, avant tout, comme des contraintes freinant leur activité. Dans leur vision, le « système » réglementaire leur demandait d’être de moins en moins mauvais, ce qui est conceptuellement très différent de viser le « 100 % bon ».

Braungart et McDonough développent une argumentation assez proche de celle de Beck (sans le citer comme une source ayant alimenté leurs réflexions) : « en définitive, toute réglementation signale l’échec d’une conception. En fait, c’est ce que nous appelons un permis de blesser : un permis émis par un gouvernement et confié à une industrie afin qu’elle puisse dispenser maladie, dévastation et mort à des taux « acceptables ». […] une bonne élaboration requiert une absence totale de règlementations. » [11]

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Se renseigner sur les risques par soi-même

Si l’on se contente d’utiliser les choses, de les prendre comme elles viennent, si l’on se contente de respirer, de manger sans s’enquérir de la réalité toxique cachée, on est non seulement naïf, mais ignorant des menaces qui planent sur soi, et donc livré à elles sans défense.

A partir de ce constat, le travail réalisé sur ce blog vise à informer les parents, le plus factuellement possible, sur les dangers environnementaux et sur les bonnes pratiques permettant de protéger leurs enfants. L’objectif est d’éclairer leurs décisions, ainsi que d’augmenter leur niveau de contrôle et d’autonomie. Si c’est votre première visite, voici par où commencer.

Crédibilité scientifique

[Les erreurs] n’affectent pas la crédibilité de la rationalité scientifique tant que les sciences parviennent globalement à éliminer scientifiquement, à l’échelle interne, les fautes, les erreurs et les critiques portant sur leurs conséquences pratiques, tant qu’elles parviennent à conserver le monopole de la rationalité face à l’opinion publique étrangère à la discipline, tout en organisant un forum interne pour les débats critiques. Dans cette structure sociale, il est même possible d’attribuer les problèmes qui surgissent, les défauts techniques et les risques liés à la scientifisation aux insuffisances passées de l’état d’avancement des moyens accordés à la science. Ces insuffisances peuvent alors constituer de nouvelles impulsions et avantages dans l’évolution technique, et aboutir ainsi à une consolidation du monopole de la rationalité scientifique. Dans cette première phase, la transformation des erreurs et des risques en opportunités d’expansion et en perspectives d’évolution pour la science et la technique a globalement immunisé l’évolution scientifique contre la critique portant sur la modernisation et la civilisation, et elle l’a en quelque sorte « hyper-stabilisée ». En réalité, cette stabilité repose sur une utilisation partielle, tronquée, du doute méthodique : on généralise les règles de la critique à l’intérieur du domaine des sciences (ou du moins on prétend le faire), tout en imposant les résultats scientifiques de façon autoritaire à l’extérieur.

L’utilisation directe des réseaux sociaux par de nombreux scientifiques, notamment pendant la crise sanitaire de la COVID-19, a finalisé l’explosion de la structure sociale historique des sciences. La montée en puissance des médias plus traditionnels avait déjà bien contribué à cette destructuration, notamment lors de l’affaire Séralini. C’est tout particulièrement le cas des domaines où le savoir scientifique n’est pas encore stabilisé. Autour de moi, j’observe que beaucoup de personnes qui sont gênées par les options contradictoires entre différents scientifiques ; je crois que cela a toujours été le cas, c’est juste que le phénomène est maintenant rendu plus publique, au lieu d’être cantonné à des sociétés savantes. Si un scientifique est en décalage avec l’opinion dominante chez ses pairs, il peut communiquer directement dans la presse ou sur les réseaux sociaux, ce qui complique les processus de régulation interne propres au fonctionnement des communautés scientifiques [13].

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Critique de la critique des institutions scientifiques

Bien entendu, cette perte de la vérité a aussi des côtés sympathiques. La vérité était un effort surhumain, un premier pas dans la voie de la divinité. Elle était une proche parente du dogme. Une fois qu’on l’avait, une fois qu’on l’avait énoncée, il était difficile de la modifier, alors qu’elle ne cessait pour autant de changer. La science devient humaine.

Ce passage fait notamment écho aux travaux de Bruno Latour (j’imagine à d’autres aussi, ma culture est limitée en sociologie des sciences) qui, dans les années 1980, avait déjà bien avancé sur sa critique des sciences vues de l’intérieur. Après l’ampleur qu’a pris ce type de critique, je crois qu’on parle aujourd’hui plus souvent de différents degrés de robustesse et de confirmation, de niveaux de consensus [13], plutôt que de vérités. Je crois aussi que ce type de critique a nourri le relativisme et la défiance envers le savoir scientifique et les experts, et qu’il a très efficacement été utilisé par des lobbys industriels, à un point qui a peut-être dépassé les prévisions de Beck ou Latour. Déduire de l’étude de la production du savoir, incluant des travers très humains, que toutes les opinions et les affirmations se valent, ou bien qu’on ne peut plus faire confiance aux personnes auxquelles on a confié la mission de produire du savoir, est un écueil qui me parait avoir aussi fait pas mal de dégâts, notamment au niveau de la confiance de la population générale : un fort degré de défiance pose de vrais problèmes en pratique, notamment pour la reconnaissance et l’efficacité de la gestion des risques [4, 6, 13-17]. Des souffrances inutiles y sont associées. Même Bruno Latour semble reconnaitre les risques d’une défiance généralisée envers les institutions scientifiques, peut-être notamment au regard des difficultés qu’il rencontre lui-même pour convaincre des risques liés à la destruction du monde vivant [18-20] : « Devant la ruine des institutions que nous commençons à léguer à nos descendants, suis-je le seul à ressentir la même gêne que les fabricants d’amiante visés par les plaintes au pénal des ouvriers victimes de cancers du poumon ? Au début, la lutte contre l’institution paraissait sans danger ; elle était modernisatrice et libératrice – amusante même – ; comme l’amiante, elle n’avait que des qualités. Mais comme l’amiante, hélas, elle avait aussi des conséquences calamiteuses que nul n’avait anticipées et que nous avons été bien trop lents à reconnaître. » [21]

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La fin de cette chronique se trouve ici : La société du risque, selon Ulrich Beck – fin

Les autres chroniques disponibles se trouvent ici : Chroniques du blog Santé des enfants et environnement

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Références

1. Dab W. Santé et environnement. Que sais-je ? n°3771. 5e édition. Presses Universitaires de France 2020.

2. Gaille M. Pathologies environnementales-Identifier, comprendre, agir. CNRS Editions 2018.

3. Chateauraynaud F, Debaz J, Charriau J, et al. Une pragmatique des alertes et des controverses en appui à l’évaluation publique des risques. Observatoire socio-informatique en santé environnementale 2014. https://www.anses.fr/fr/system/files/GSPR_CRD_2011-08.pdf

4. Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). Evaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences : trouver le chemin de la confiance.  2019. http://www.senat.fr/notice-rapport/2018/r18-477-notice.html

5. Dupuy J-P. Pour un catastrophisme éclairé – Quand l’impossible est certain. Editions du Seuil 2002.

6. Noiville C. Du bon gouvernement des risques. Presses Universitaires de France (PUF) 2015.

7. Cicolella A. A quels risques sanitaires est-on exposé dans notre vie quotidienne ? – Emission De Cause à effets, le magazine de l’environnement – France culture.  2016.

8. Parance B. Santé et environnement – Expertise et régulation des risques. CNRS Editions 2017.

9. Boudia S, Jas N. Gouverner un monde toxique. Editions Quae 2019.

10. Latour B. La société du risque par Bruno Latour. Journal l’Humanité 2000.

11. Mc Donough W, Braungart M. Cradle to cradle: créer et recycler à l’infini. Alternatives éditions 2012.

12. McDonough W, Braungart M. The Upcycle. Charles Melcher 2013.

13. Oreskes N. Why trust science? Princeton University Press 2019.

14. Toutut-Picard E, Josso S. Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur l’évaluation des politiques publiques de santé environnementale – Tomes 1 et 2. Assemblée Nationale 2020. https://www2.assemblee-nationale.fr/15/autres-commissions/commissions-d-enquete/commission-d-enquete-sur-l-evaluation-des-politiques-publiques-de-sante-environnementale/(block)/RapEnquete/(instance_leg)/15/(init)/0-15

15. Agacinski D. Expertise et démocratie : Faire avec la défiance. France Stratégie 2018.

16. Bronner G. La démocratie des crédules. Presses Universitaires de France 2013.

17. Narbonne J-F. Sang pour sang toxique. Thierry Souccar Éditions 2010.

18. Latour B. Où atterrir? – Comment s’orienter en politique. La découverte 2017.

19. Latour B. Politiques de la nature: comment faire entrer les sciences en démocratie. La découverte 2016.

20. Latour B. Face à Gaïa: huit conférences sur le nouveau régime climatique. La découverte 2015.

21. Latour B. Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes. La découverte 2012.

Photos par wallsdontlie et Jason Taellious

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