Intégrer des « nourritures affectives » dans l’environnement des enfants, avec Boris Cyrulnik (2/2)

Si je n’existais pas, toi non plus tu n’existerais pas, puisque moi, c’est toi, avec ce besoin que tu as de moi. – Angelus Silesius

J’aimerais pouvoir m’exprimer avec mes sens. Les mots sont parfois très handicapants.- Björk

 

Chronique du livre « Les nourritures affectives »

Nourritures affectives Cyrulnik enfants

De Boris Cyrulnik, 244 pages, publié en 1993

 

Boris Cyrulnik est psychiatre et psychanaliste. A la date de publication des Nourritures affectives, il dirigeait un groupe de recherche en éthologie.

Ce livre traite du lien entre santé mentale et environnement affectif. Certains chapitres portent sur le cas particulier des enfants.

Ce livre fait l’objet d’une chronique en deux parties. Cet article est la deuxième partie de la chronique. La première partie se trouve ici : Intégrer des « nourritures affectives » dans l’environnement des enfants, avec Boris Cyrulnik (1/2)

 

Quelques informations et points de vue intéressants, concernant la thématique « Santé des enfants et environnement »

Voici une liste d’informations et de points de vue issus du livre, en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement », et que je souhaite partager avec vous.

  • Le touché est également un sens qui permet de transmettre de l’affection et une invitation à un apaisement confiant.
  • Chez les primates non-humains comme les singes, on observe que les petits privés de mère, ayant mal acquis ce sens du toucher, deviennent des adultes anxieux et brusques.
  • Chez les êtres humains, les significations associées aux différents types de touchés dépendent fortement de la culture locale.
  • La vision fonctionne dès la naissance, même chez les prématurés. Plusieurs observations classiques (rotation de la tête, poursuite du regard…) suggèrent que les fœtus présentent aussi un premier niveau de vision. Cependant, la capacité à accommoder n’est pas immédiate : la vision proche est floue.
  • La brillance et le mouvement sont les caractéristiques principales qui stimulent un bébé. Certains chercheurs proposent l’explication suivante : lorsque le ventre de la mère est bien éclairé, le bébé peut percevoir quelques formes en mouvement ; il s’agite, son cœur s’accélère.
  • Concernant l’audition, seules les basses fréquences atteignent le fœtus. Elles génèrent des vibrations qui font vibrer son corps.
  • L’affectivité de la mère, c’est-à-dire sa réponse émotionnelle aux événements se produisant pendant la grossesse, influence les systèmes neurologiques associés aux différents sens du fœtus. Dans la mesure du possible, une femme enceinte devrait être entourée d’un environnement calme et sécurisant, permettant du repos et un rythme de vie modéré.
  • L’environnement sensoriel d’un enfant est également influencé par le groupe social auquel il appartient, notamment parce qu’un groupe prescrit des rites d’interactions. Par conséquent, cette influence contribue aussi à le façonner neurologiquement, en construisant un évident sentiment d’appartenance.
  • La stimulation des sens d’un enfant doit être équilibrée :
    • une sous-stimulation freine son développement ;
    • une surstimulation submerge sa capacité de structuration : l’enfant ne peut plus donner forme au monde perçu.

 

Nourritures affectives Cyrulnik enfants 3

 

Quelques extraits en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement »

C’est donc la mère qui parfume son liquide amniotique avec son propre corps : elle y met du sucre (glucose et fructose), une pincée de sel, un filet d’acide citrique, quelques protéines (créatinine, urée) et beaucoup d’acide lactique qui donne au liquide amniotique un goût de yaourt. L’atmosphère olfactive de la mère ajoute au petit-lait un parfum de circonstances : l’odeur des villes ou des sous-bois, le parfum de l’homme qu’elle aime, ou sa cigarette qui provoque un arrêt notable des mouvements respiratoires du fœtus.

Comme celui-ci manifeste déjà des performances de mémoire à court terme, on comprend pourquoi, dès sa naissance, le nouveau-né adapte son comportement à l’odeur environnante : il s’apaise et mastique dans l’odeur familière de la femme dans laquelle il s’est développé, alors qu’il devient immobile et vigilant dans toute autre odeur. Dans l’utérus, les cavités nasales et buccales du petit sont remplies du liquide qu’il va goûter, auquel il va se familiariser, et qui ne se modélisera, ne prendra forme spécifique qu’après sa naissance. Tous les gourmets savent bien que c’est avec son nez qu’on goûte les fumets de la cuisine et des bons vins.

Toute la peau du fœtus est en contact étroit avec la « peau » amniotique. Si bien que la moindre variation de mouvement, de posture ou de crispation maternelle frotte contre le dos du petit. Quand elle marche, quand elle s’allonge, quand elle se fâche, le bébé reçoit de véritables massages auxquels il se synchronise en changeant de position.

Il y a une transmission héréditaire de la composante neurologique de l’appareil à percevoir le monde. Mais on sait que l’alimentation sensorielle du fœtus est fournie par les réactions de la mère. Ce qui compose cette sensorialité, c’est bien sûr l’écologie physique (bruit, froid, choc, toxiques). Mais c’est surtout l’affectivité de la mère, sa manière de réagir émotivement à une situation ou une information en fonction de son histoire, de son propre développement. La mère crée ainsi une écologie affective très différente selon qu’elle est hyperactive ou alanguie, stressée ou sécurisée. Autrement dit, son milieu conjugal et familial, qui la rend plus ou moins heureuse ou sécurisée, et la société dans laquelle elle vit, qui lui offre des conditions de maternité plus ou moins douces, vont se conjuguer avec sa propre histoire et l’organisation de son inconscient dans son interprétation de ce qu’elle perçoit. Le phénomène mental naît de l’incorporation de la sensorialité maternelle dans le récipient à rêves du fœtus.

Le milieu peut imprégner la matière, comme un fruit plus ou moins gorgé de soleil. […] La vie psychique ne vient pas au bébé comme une sorte d’aptitude préformée contenue dans la matière, ni comme une vertu tombée du ciel ou donnée par les fées rassemblées autour du berceau.

Au commencement est la matière. Le développement du système nerveux est essentiellement soumis à la contrainte génétique. Un cerveau de chat ne donnera jamais un cerveau d’homme même si l’animal est élevé dans le milieu le plus humain qu’on puisse imaginer. Un cerveau de chat ne peut se représenter qu’un monde de chat, alimenté par des perceptions de chat. Cela n’empêche que tout chat peut se développer dans son propre monde sensoriel distinct qui va façonner son cerveau à nul autre pareil.

Si une culture peut façonner les comportements d’un enfant, c’est parce qu’elle crée un champ sensoriel autour de lui. Cette biologie périphérique constituée d’odeurs, de chaleur, de toucher, de stimulations visuelles et sonores, de rythmes de sommeil, de toilette et d’alimentation, donne forme aux échanges entre la mère et l’enfant.

Le mythe du groupe, en prescrivant des rites d’interactions, crée le champ sensoriel qui façonne l’enfant. Il suscite un sentiment d’évidence qui permet d’agir sur le monde et de ressentir un sentiment d’appartenance : nous pouvons nous lier, agir ensemble, et nous aimer. […] Quand un enfant n’appartient à personne, il se retrouve hors société, privé des structures qui auraient dû étayer son sentiment de familiarité et son désir de filiation. […] Il faut donc appartenir. N’appartenir à personne, c’est ne devenir personne. […] Quand on ne s’inscrit pas dans un circuit d’appartenance, le sentiment d’être soi devient flou car le monde n’est pas structuré.

Ne pas se raconter en même temps que son groupe d’appartenance, c’est partir dans tous les sens, échafauder une identité sans fondements, une an-archie. Privé de socle, sans origines, on ne repose sur rien, on flotte au gré des rencontres hasardeuses.

 

Mon avis

Les « + » :

  • Je trouve les écrits de Boris Cyrulnik captivants !
  • Celui-ci comprend deux messages qui me semblent très importants :
    • la capacité aux perceptions sensorielles est significativement développée dès le stade fœtal ;
    • ces perceptions imprègnent l’appareil neurologique de l’enfant : entourer les femmes enceintes d’un environnement sécurisant et reposant devrait être une priorité.

Les « – »

  • Pour présenter des connaissances scientifiques, l’auteur adopte un style littéraire et imagé, qui est très agréable… mais qui parfois m’a fait douter de ma bonne compréhension 😉

Photo par Jin.Dongjun

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