Protéger les enfants des pollutions du dehors, avec le chercheur Rémy Slama (4/5)

Londres. On se mouche. On retire un mouchoir tout noir. On se mouche encore. On frémit de nouveau. D’avoir la suie anglaise au fond de son cerveau. – Victor Hugo

Les fabricants réclament généralement des preuves irréfutables de toxicité, car la mise en cause d’un de leurs produits risque de provoquer une baisse de leur chiffre d’affaires et une perte de parts de marché. Pendant cinquante ans, de puissants intérêts économiques se sont ainsi opposés à l’interdiction des additifs à base de plomb dans l’essence, affirmant avec obstination qu’il n’existait aucune documentation prouvant les dangers de ce type de pollution. – Philippe Grandjean

Chronique du livre « Le mal du dehors »

Mal dehors Remy Slama

de Rémy Slama, 376 pages, publié en 2017

Rémy Slama est directeur de recherche à l’Inserm, où il pilote une équipe spécialisée en épidémiologie environnementale. Par ailleurs, il est président du comité scientifique du Programme national de recherche sur les perturbateurs endocriniens.

Ce livre propose une synthèse des connaissances sur l’influence de l’environnement sur la santé.

Quelques informations et points de vue intéressants, concernant la thématique « Santé des enfants et environnement »

Voici une liste d’informations et de points de vue issus du livre, en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement », et que je souhaite partager avec vous.

  • Quand un polluant pénètre l’organisme, le système immunitaire acquis ne va pas agir comme lors d’une infection : celui-ci n’a pas l’aptitude à reconnaître et à éliminer autre chose que des virus et bactéries. Le système immunitaire acquis ne peut garder la mémoire du passage d’une simple molécule ou de composés particulaires à la formule chimique variable.
  • Deux systèmes principaux peuvent être mobilisés par l’organisme : le système immunitaire inné (macrophages, protéines du complément…), non spécifique aux polluants, et les enzymes de détoxification. Schématiquement :
    • le système immunitaire inné pourra agir sur des particules ou des grosses molécules ;
    • les enzymes de détoxification pourront agir sur les molécules de petite taille, principalement hydrophobes.
  • L’action des enzymes de détoxification inclut la transformation du polluant et une ou plusieurs substances, appelées « métabolites », qui sont plus facile à éliminer en dehors du corps (par différents supports, incluant : air exhalé, ongles, urine, salive, fèces, lait, transpiration, cheveux…). Lorsqu’un composé chimique pénètre dans l’organisme, il va donc générer des expositions à plusieurs substances différentes, certaines d’entre elles pouvant être moins connues ou plus toxiques que le composé initial. Par exemple, dans le cas du DEHP, un phtalate encore largement utilisé, une quinzaine de métabolites sont produits par l’organisme.
  • Pour une substance absorbée et un fluide biologique donnés, la demi-vie plasmatique correspond au délai nécessaire pour que la concentration de la substance diminue de moitié. Cette demi-vie varie de quelques heures (ex : bisphénol A) à plusieurs années pour des polluants organiques persistants (POP) comme le DDT (pesticide organochloré), les PCB ou certaines dioxines. Cela signifie que si on ingère une quantité 100 de PCB, il en restera encore 50 dans l’organisme plusieurs années plus tard, alors que l’essentiel du bisphénol A ingéré aura disparu de l’organisme en quelques jours.
  • Ces demi-vies dans l’organisme peuvent être différentes des demi-vies dans les milieux environnementaux : le sol, l’eau, l’air ou le corps humain présentent des mécanismes de dégradation différents.
  • Certains de facteurs environnementaux peuvent générer un « stress oxydatif », c’est-à-dire qu’ils sont capables de produire des composés oxydants très réactifs (agressifs pour les composants de l’organisme) : radicaux libres, peroxyde d’hydrogène (H2O2)…
  • L’organisme possède des molécules qui peuvent neutraliser ces composés : ce sont les « antioxydants ». L’alimentation est une source d’antioxydants (vitamines C et D, polyphénols…), mais elle peut aussi entraîner la production de molécules oxydantes, dans le cas d’un régime trop riche en graisses par exemple.
  • Les perturbateurs endocriniens sont des substances qui peuvent perturber le fonctionnement du système hormonal. Leurs effets cumulent certaines propriétés, dont aucune, individuellement, ne leur est spécifique :
    • effets pour les expositions précoces, dont les conséquences peuvent se manifester à court comme à long terme ;
    • effets potentiels à de très faibles doses — cohérentes avec le fait que les hormones agissent elles-mêmes à des niveaux aussi bas qu’une partie pour un milliard ;
    • une amplitude des effets qui est parfois plus élevée aux doses les plus faibles. Ceci correspond à une relation dose-réponse dite « non-monotone », c’est-à-dire que l’amplitude de l’effet n’augmente pas forcément quand l’exposition augmente (relations « en U » ou « en U inversé ») ;
    • potentielles synergies de toxicité en présence de plusieurs perturbateurs endocriniens (« effet cocktail ») : l’effet d’un mélange n’est donc pas toujours prévisible à partir de l’effet de chaque substance individuelle.

Quelques extraits en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement »

[Concernant la pollution atmosphérique], le faible niveau de protection de la réglementation européenne et française est à première vue un mystère : qu’est-ce qui peut justifier qu’on laisse mourir plusieurs centaines de milliers de personnes chaque année dans l’Union européenne, plusieurs dizaines de milliers en France, alors que quelque chose peut être fait ? On pourrait penser que les décideurs sont hésitants devant le coût de mesures plus strictes. À l’échelle de l’État, cette explication ne tient pas. L’analyse coût-bénéfice de la réglementation américaine sur la qualité de l’air (qui est une obligation légale), fournit une conclusion claire : pour la période 1990-2010, le ratio (monétaire) entre les bénéfices (sanitaires, environnementaux…) de la réglementation et ses coûts était de l’ordre de 25.Nos enfants pourraient connaitre un printemps silencieux, selon Rachel Carson (1/5)

L’histoire du développement de pesticides est jalonnée de substances utilisées un temps puis interdites du fait de leur nocivité sur la santé humaine.

Maintenant que la chaîne du froid, les analyses bactériennes et certains traitements et parfois additifs permettent de contrôler [le] risque infectieux dans de nombreux pays, les principaux contaminants alimentaires préoccupants sont de nature chimique.

« L’intégration » entre les considérations sanitaires d’une part et les considérations sociétales et économiques d’autre part n’est que rarement faite de façon lisible par les politiques.

Pour beaucoup des substances évoquées [dans le livre], ce sont les éléments politiques, économiques, sociétaux et culturels, postérieurs à la caractérisation du risque, qui sont à l’origine de mesures de gestion différentes ou décalées dans le temps. Le fait que les États-Unis aient été un des premiers pays à interdire le DDT est probablement lié au fait que l’alerte a été donnée par une citoyenne américaine (Rachel Carson) et que le pygargue à tête blanche (dit aigle chauve), l’emblème du pays, a été une des victimes de la substance. La lenteur de la France à réagir face aux connaissances sur les effets néfastes du Distilbène peut être mise en perspective avec la grande proximité entre l’industrie pharmaceutique et les médecins dans les années 1970.

[Dans certains cas,] on peut même parler d’une gestion du risque basée sur le danger : le fait que la substance constitue un danger suffit pour l’interdire. Une telle logique peut par exemple se justifier par le fait que la substance est connue ou suspectée d’avoir des effets néfastes à des doses très faibles (absence de seuil sans effet), parce qu’elle a une très longue persistance dans l’environnement ou l’organisme (cas de polluants organiques persistants, interdits) ou, par précaution, par le fait qu’on considère la science incapable d’identifier un seuil sans risque avec suffisamment de précision, ou encore parce que cette identification requerrait des études très longues, complexes ou impliquant le sacrifice d’un grand nombre d’animaux.

Comment la société fait-elle ces choix ? Sans entrer dans une discussion approfondie, on peut simplement remarquer que bien souvent ils sont tranchés par la culture, « l’histoire » ou l’habitude — ou par une « main invisible » dans le bureau de politiques. La conséquence est une hétérogénéité manifeste dans les niveaux de risques tolérés en fonction des sources de danger, des secteurs d’activité ou des populations concernées.

La recherche en santé environnementale ne fonctionne pas comme un radar surveillant en permanence l’ensemble des risques possibles. La logique de test des substances avant leur utilisation, qui n’est de toute façon pas un processus infaillible (notamment car il s’appuie généralement sur des animaux modèles qui sont loin d’être parfaitement prédictifs des effets de la substance chez l’humain), est récente, et non systématique ; elle est par exemple prévue dans la directive européenne Reach pour certaines familles de substances au-delà d’un certain volume de production. On ne teste pas tout, donc on ne sait pas tout. De plus, toutes les pathologies et expositions sont loin d’être surveillées, et même quand c’est le cas, pouvoir relier les unes aux autres est très difficile.

Bien souvent, les interventions d’intérêts extérieurs dans le jeu de la science se font aujourd’hui par de simples lettres à l’éditeur des revues scientifiques qui viennent de publier une étude suggérant un effet néfaste d’une substance. Ces lettres vont généralement mettre en doute la méthodologie, accuser l’auteur de ne pas avoir cité des références importantes… L’exercice est assez simple à réaliser car peu d’études sont parfaites, et l’on se dispense généralement de fournir des résultats contradictoires. Ces lettres ou commentaires peuvent ensuite être cités pour dire que l’étude en question n’était pas si bien faite que cela, ou est « débattue » par les scientifiques. C’est ce qu’on appelle la fabrique quotidienne du doute.

La suite de cette chronique se trouve ici : Protéger les enfants des pollutions du dehors, avec le chercheur Rémy Slama (5/5)

Cette chronique met en avant l’importance de protéger les enfants des substances préoccupantes, car les effets potentiels pourraient être graves et pérennes. Ce blog a pour mission de vous aider et de vous accompagner dans votre démarche ! Pour vos premiers pas, vous pouvez vous appuyer sur le guide gratuit téléchargeable ci-dessous.

Photo par FabLéa F C

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Sensibiliser les enfants avec des livres illustrés ? Ca m'intéresse !
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