Lobbies industriels : une intoxication qui menace la santé des enfants, selon Stéphane Horel (3/5)

Il est difficile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un quand son salaire dépend du fait qu’il ne le comprenne pas. Nous ne pouvons espérer ni des politiques ni des industriels qu’ils fassent ces choix difficiles à notre place. – Upton Sinclair

Les lobbies industriels, amenés par leurs intérêts particuliers à rejeter l’idée d’une réglementation plus sévère, suivent une stratégie en deux temps, en intervenant le plus en amont possible, c’est-à-dire auprès des fonctionnaires et contractuels des directions générales de la Commission européenne, ainsi que des membres de leurs groupes d’experts. Ils cherchent d’abord à empêcher toute nouvelle mesure ; puis, lorsqu’une nouvelle réglementation apparaît inévitable, ils s’efforcent d’en limiter la portée, et d’en retarder l’adoption. – Jean-Louis Roumégas

 

Chronique du livre « Intoxication »

Intoxication Stephane Horel enfants

De Stéphane Horel, 304 pages, publié en 2015

 

Stéphane Horel est journaliste indépendante et documentariste. Ces travaux portent sur l’influence du lobbying et des conflits d’intérêts sur la prise de décision publique, en particulier dans les domaines de l’environnement et de la santé publique. Elle travaille notamment pour le journal Le Monde.

Ce livre décrit et analyse les luttes d’influences accompagnant l’élaboration, au niveau européen, de critères réglementaires définissant certaines substances préoccupantes : les perturbateurs endocriniens.

Ce livre fait l’objet d’une chronique en cinq parties. Cet article est la troisième partie de la chronique. Il porte sur le principe de précaution, comme réponse aux premiers éléments préoccupants. La première partie de la chronique se trouve ici : Lobbies industriels : une intoxication qui menace la santé des enfants, selon Stéphane Horel (1/5)

 

Quelques informations et points de vue intéressants, concernant la thématique « Santé des enfants et environnement »

Voici une liste d’informations et de points de vue issus du livre, en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement », et que je souhaite partager avec vous.

  • A la fin des années 1960, les grands principes d’un lobbying basé sur la création du doute ont été formalisés par l’industrie du tabac. Le document correspondant est aujourd’hui publique, car certains grands fabricants de tabac ont été obligés de rendre publiques leur archives, suite à la perte de plusieurs procès. À l’époque, il s’agissaitt d’apporter une réponse efficace à l’augmentation des études concluant à un lien entre tabac et cancers du poumon.
  • Aujourd’hui, ces grands principes de manipulation sont toujours pertinents, transposables et utilisés concrètement dans d’autres secteurs. Ils constituent une sorte de « boite à outils », une référence pour tous ceux dont l’objectif est de manipuler la science. Des dizaines d’articles universitaires en proposent une analyse détaillée.
  • Une fois le dossier « perturbateurs endocriniens » affecté à la DG Environnement, en 2009, celle-ci a commandé un rapport scientifique à l’équipe du chercheur Andreas Kortenkamp, pour faire le bilan des connaissances portant sur les perturbateurs endocriniens. Ce rapport conclut que « les perturbateurs endocriniens justifient une considération à la hauteur de substances aussi préoccupantes que les cancérogènes, les mutagènes et les toxiques pour la reproduction » et « des valeurs d’exclusion fondées sur la puissance [sont] largement arbitraires et n’ont aucune justification d’un point de vue scientifique ».
  • Les représentant de l’industrie opposent souvent ce qu’ils appellent la sound science, soit la science « solide » ou « sensée », à la science « fondée sur le principe de précaution », et parfois même à ce qu’ils appellent la junk science, soit la « malscience » ou la science « poubelle ».
  • La première industrie à avoir utilisé le terme sound science est l’industrie du tabac, au début des années 1990, lorsque plusieurs études scientifiques suggéraient que le tabagisme passif était un facteur de risque de cancers.
  • Selon un rapport de l’Agence européenne de l’environnement (AEE), dans la grande majorité des cas historiques (plomb dans l’essence, chlorure de vinyle, béryllium, DDT, tabac…), les premiers signaux préoccupants n’ont pas donné lieu à des mesures de précaution proportionnées : les réactions des pouvoirs publics ont été insuffisantes et n’ont pas empêché un fort impact sanitaire. En particulier, les preuves de toxicité sur des animaux de laboratoire sont généralement déconsidérées.
  • Complexité des mécanismes, incertitudes associées, éléments suggérant de possibles effets graves et irréversibles, pouvant apparaître des dizaines d’année après l’exposition : les perturbateurs endocriniens constituent un exemple typique où le principe de précaution devrait s’appliquer.
  • Du point de vue éthique, il n’est pas possible de réaliser des expériences de toxicologie sur des fœtus humains. Et quand bien même, du point de vue pratique, il n’est pas envisageable d’attendre 30 ou 40 ans pour observer de possibles effets à retardement, avant de décider de la pertinence de mesures de gestion des risques. Il est donc nécessaire de s’appuyer sur des expérimentations animales.

 

Intoxication Stephane Horel enfants 3

 

 

Quelques extraits en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement »

La limite est très fine entre faire parvenir une information à un décideur et l’influencer. En fait, on pourrait même dire que c’est un continuum, parce que si vous abreuvez en permanence un législateur avec votre point de vue – même si votre point de vue est honnêtement défendu –, si vous arrivez à faire en sorte que ce législateur passe 90 % de sa vie éveillée avec vous plutôt qu’avec vos ennemis, vous avez de grandes chances de l’emporter. Et ici, on ne parle pas de malhonnêteté, ni de manipulation.

Le principe de précaution ne contredit aucunement le processus scientifique. Bien au contraire, il prend en compte ce qui est au cœur de la science : le processus de construction de la connaissance, ce temps qui se nourrit d’hypothèses, d’incertitudes et de questionnements. C’est d’ailleurs sur les meilleurs éléments scientifiques disponibles qu’il doit s’appuyer. Quant à la prévention, David Gee dissipe l’amalgame en huit secondes chrono. « Prenons des exemples évidents. L’amiante tue énormément de gens, plus besoin de précaution pour l’amiante ; il est trop tard pour la précaution. Le tabac : si l’on avait vraiment fait quelque chose dans les années 1950, quand les preuves n’étaient pas complètement solides, cela aurait été de la précaution. Aujourd’hui, il s’agit de pure prévention. »

Quand les décideurs publics décident d’attendre, ils acceptent que des hommes, des femmes, des enfants deviennent les cobayes d’une expérience sans recueillir leur consentement.

Exemple [de vulnérabilité du fœtus] : le stade de la différenciation sexuelle pendant la vie intra-utérine. Pour stimuler l’évolution des organes sexuels masculins, la testostérone doit se déclencher à un moment très précis : maintenant ou jamais, au cours de la septième semaine. Si la testostérone ne peut pas agir – parce que ses récepteurs sont bloqués par des perturbateurs endocriniens antiandrogènes par exemple –, le petit garçon présentera des signes de démasculinisation : malformation du pénis (hypospadias) ou non-descente des testicules dans les bourses (cryptorchidie).

Cette nécessaire humilité, cette présence familière de l’incertitude scientifique, les stratèges [des lobbies industriels] la présentent comme une anomalie. Passée à la machine à laver de leur rhétorique, elle est transformée en vulgaire doute. La manipulation leur autorise alors ces raccourcis absurdes : tant qu’une incertitude subsiste sur la dangerosité d’un produit, il ne présente pas de danger. Autrement dit : tant qu’il y a débat, on ne peut pas conclure. Ou encore : puisqu’on n’est sûr de rien, c’est qu’il n’y a pas de problème. Ce « discours très habile », explique l’historien des sciences Robert N. Proctor, a permis à l’industrie de « camp[er] dans la posture du défenseur et du rempart de la science objective, tout en taxant les partisans de la santé publique de fanatisme et d’étroitesse d’esprit ».

L’industrie a appris qu’il est bien plus facile et bien plus efficace de discuter la science que de discuter les politiques publiques. […] On connaît le greenwashing, cette stratégie publicitaire qui consiste à donner une image écologique à des industries qui ne le sont pas. De même, ce mode opératoire a le goût de ce que l’on pourrait appeler sciencewashing.

La science est désormais au cœur de nombreuses décisions politiques. Elle s’est transformée en enjeu et, forcément, en objet d’influence. Réglementer les perturbateurs endocriniens, agir contre le changement climatique, tolérer les OGM dans les aliments et les nanotechnologies dans les objets de consommation, etc. : ces décisions sont aussi des choix de société. Elles font du savoir scientifique un socle fondamental des démocraties modernes. Mais les élus et les dirigeants politiques ont rarement bac + 15 en biologie moléculaire ou en toxicologie humaine. Entre la science et eux, il faut bien des intermédiaires. Suivant l’exemple du tabac, les industriels l’ont compris il y a longtemps : s’ils veulent capturer la décision publique, ils doivent d’engouffrer dans cette brèche. En convertissant artificiellement en doute ce temps d’incertitude propre à la science, ils empêchent la mise en œuvre de mesures de précaution, paralysent la réglementation, détournent les pouvoirs publics de l’intérêt général.

 

La quatrième partie de cette chronique se trouve ici : Lobbies industriels : une intoxication qui menace la santé des enfants, selon Stéphane Horel (4/5)

 

Cette chronique met en avant l’importance de protéger les enfants des substances préoccupantes, car les effets potentiels pourraient être graves et pérennes. Ce blog a pour mission de vous aider et de vous accompagner dans votre démarche ! Pour vos premiers pas, vous pouvez vous appuyer sur le guide gratuit téléchargeable ci-dessous.

Photo par Louise Woodcock

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