Le Principe responsabilité d’Hans Jonas (2/3)

Nanotechnologies : Prix Nobel en 1995, aujourd’hui dans les raquettes, les clubs de golf, les cosmétiques, les textiles… On obtient des dizaines de millions de personnes exposées sans recul nécessaire sur les dangers associés et avec des manques de connaissances sur les expositions. – Dominique Gombert, alors Directeur de l’évaluation des risques à l’Anses

Car si tout le processus de notre vie vise à préserver notre espèce et nos gènes personnels, la planification pour les générations futures est sans doute l’action la plus morale dont nous soyons capables. Il en résulte que la destruction du monde naturel qui a vu la patiente construction du cerveau pendant des millions d’années est une démarche risquée. – Edward Osborne Wilson

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Bonjour à tous !

[Cette série d’articles constitue une chronique du Principe Responsabilité (en allemand, Das Prinzip Verantwortung), écrit par Hans Jonas en 1979, et sous-titré « une éthique pour la civilisation technologique ». Ce livre, souvent considéré comme un grand classique de philosophie pratique, introduit la notion de responsabilité des générations présentes envers les générations futures, au regard de la forte capacité de destruction associée à la technique moderne ; Hans Jonas propose de faire de cette responsabilité un principe, une référence qui s’impose dès l’origine de toute action.

Hans Jonas attribue au Principe Responsabilité un large périmètre d’application ; en particulier, il me semble que ce principe a aussi un intérêt pour la thématique de ce blog, le lien entre santé des enfants et environnement ; qu’il peut aussi éclairer le pourquoi et le comment on agit dans ce domaine particulier. Pour nourrir les réflexions, je vous propose donc de mettre en regard certains passages du livre avec certains savoirs et pratiques de santé environnementale, présentées sur ce blog. Quand cela est pertinent, un lien vers un article permettra un second niveau d’approfondissement.

Le premier article de la série se trouve ici : Le Principe responsabilité d’Hans Jonas (1/3)

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Principe responsabilité Hans Jonas

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« Seule la crainte de porter atteinte à quelque chose de sacré est à l’abri des calculs de la peur et de la consolation tirée du caractère incertain des conséquences encore lointaines. […] La sollicitude pour la progéniture est l’archétype humain élémentaire de la coïncidence entre la responsabilité objective et le sentiment de responsabilité subjectif, tellement spontanée qu’elle n’a pas besoin d’invoquer la loi morale, et que la nature nous a par avance éduqués en vue des types de responsabilité qui manquent de l’assurance de l’instinct et qu’elle y a préparé notre sentiment. »

Ce passage fait écho, autour de moi, à toutes les personnes que j’ai vu s’intéresser aux enjeux de santé environnementale et agir… une fois qu’ils sont devenus parents ou qu’ils ont commencé à encadrer des enfants.

 

« La reconnaissance du malum nous est infiniment plus facile que celle du bonum ; elle est plus immédiate, plus contraignante, bien moins exposée aux différences d’opinion et surtout elle n’est pas recherchée : la simple présence du mal nous l’impose alors que le bien peut être là sans se faire remarquer et peut rester inconnu en l’absence de réflexion (celle-ci réclamant des raisons spéciales). Par rapport au mal nous ne sommes pas dans l’incertitude ; la certitude par rapport au bien nous ne l’obtenons en règle générale que par le détour de celui-ci. Il est douteux que quelqu’un eût jamais fait l’éloge de la santé sans au moins le spectacle de la maladie, celui de la probité sans celui de la canaillerie et celui de la paix sans être averti de la misère de la guerre. Nous savons beaucoup plus tôt ce dont nous ne voulons pas que ce que nous voulons. C’est pourquoi la philosophie morale doit consulter nos craintes préalablement à nos désirs »

On pourrait répondre à Hans Jonas que beaucoup de gens semblent avoir une limite assez basse dans le niveau de craintes qu’ils sont prêts à considérer. Passé cette limite, autour de moi, j’observe pas mal de rejet et de déni : trop de peur et d’angoisse devient difficilement supportable, on préfère alors regarder ailleurs. Sur ce thème, comme sur de nombreux autres, trouver un certain équilibre parait être le plus efficace.

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Principe-responsabilité-Hans-Jonas2

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« A chaque fois l’intérêt, le parti pris ou l’opinion peuvent sélectionner dans le projet qui de toute façon a leur faveur le pronostic le plus bénin parmi tous ceux qui sont possibles ou les congédier tous à la faveur de la décision agnostique que de toute façon nous ne savons pas assez pour sacrifier le connu à l’inconnu et par ailleurs s’en tenir au fait qu’en « cours de route » ce sera toujours encore le temps lorsque (« nous ») (c’est-à-dire ceux qui viennent plus tard) verrons ce que cela donne. »

Les nanoparticules me semblent être une illustration de cette observation : les propriétés qu’elles apportent sont si intéressantes que leur propagation s’est faite sans que des évaluations de risques solides soient menées au préalable. Les nanoparticules sont aujourd’hui présentes dans des milliers de produits de consommation courante, elles peuvent franchir les barrières biologiques de protection du corps, s’accumuler dans différents organes, favoriser des réactions biochimiques non maîtrisées grâce à leur grande surface de contact… et puis « bah « on » verra bien « en cours de route » si ya des problèmes ! » »

 

« Avec la prise de pouvoir de la technologie (qui est une révolution que personne n’a programmée, totalement anonyme et irrésistible) la dynamique a pris des aspects qui n’étaient contenus dans aucune de ses représentations antérieures et qui ne pouvaient être prévus dans aucune théorie […] Au constat que l’accélération du développement alimenté technologiquement ne laisse plus le temps pour des corrections automatiques s’ajoute le constat ultérieur que pendant le temps que malgré tout nous avons encore à notre disposition, la correction devient de plus en plus difficile et la liberté pour la faire diminue continuellement. Cela renforce l’obligation de veiller aux commencements, accordant la priorité aux possibilités de malheur fondées de manière suffisamment sérieuse (et distinctes des simples fantasmes de la peur) ».

Cette observation me parait assez juste : je ne crois pas que « quelques personnes tirent les ficelles ». Ce serait d’ailleurs une bonne nouvelle, en un sens, puisque cela permettrait une action plus efficace. Ce caractère non-programmé et anonyme est un des aspects qui rend la gestion des risques si difficile au niveau des Etats. A mon sens, ce constat requiert que les parents agissent à leur niveau pour protéger les enfants, selon une logique de prudence.

Distinguer les « possibilités de malheur fondées » des « simples fantasmes de la peur » n’est pas toujours simple et à donné lieu à de nombreux débats, dans le cadre de l’application concrète du principe de précaution. Aujourd’hui, la jurisprudence disponible apporte une définition de plus en plus cadrée [1]

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« A présent il s’agit simplement de constater que parmi les mises en jeu se trouve un état de fait métaphysique, quoi qu’il en soit de sa provenance physique, un absolu qui en tant que bien fiduciaire suprême et vulnérable nous impose la suprême obligation de la conservation. Cette obligation dépasse incomparablement tous les commandements et tous les souhaits du méliorisme dans les secteurs périphériques, et là où elle est concernée, il ne s’agit plus de peser les chances finies de succès et d’échec, mais il s’agit du risque d’un échec infini en face de ma chance de succès fini qui ne peut plus être soumise à évaluation. »

Hans Jonas propose un critère éthique fondamental : l’obligation de conservation de l’espèce humaine. Ce critère anthropocentrique a pu être contesté, notamment par une partie du mouvement écologiste [2-4].

Je ne suis pas très convaincu par le besoin d’invoquer des raisons métaphysiques.

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La suite de cette chronique se trouve ici : Le Principe responsabilité d’Hans Jonas (3/3)

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Références

  1. Lecourt D. La santé face au principe de précaution. Presses Universitaires de France 2015.

  2. Ferry L. Nouvel ordre écologique. University of Chicago Press 1995.

  3. Godefridi D. L’écologisme, nouveau totalitarisme ? Texquis 2019.

  4. Debourdeau A. Les grands textes fondateurs de l’écologie. Flammarion 2013.

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Photo par AgriLife Today

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