Des « alertes santé » pour se protéger des pollutions environnementales (4/4)

L’industrie chimique étant devenue l’un des secteurs majeurs de l’économie mondiale, tout élément tenant à établir un lien entre produits chimiques et santé publique est à même de déclencher une controverse. – Al Gore

Les lobbies industriels, amenés par leurs intérêts particuliers à rejeter l’idée d’une réglementation plus sévère, suivent une stratégie en deux temps, en intervenant le plus en amont possible, c’est-à-dire auprès des fonctionnaires et contractuels des directions générales de la Commission européenne, ainsi que des membres de leurs groupes d’experts. Ils cherchent d’abord à empêcher toute nouvelle mesure ; puis, lorsqu’une nouvelle réglementation apparaît inévitable, ils s’efforcent d’en limiter la portée, et d’en retarder l’adoption. – Jean-Louis Roumégas

 

Chronique du livre « Alertes santé : Experts et citoyens face aux intérêts privés »

Alertes sante pollutions

de Dorothée Benoît-Browaeys et André Cicolella, 420 pages, publié en 2005

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Dorothée Benoit Browaeys est journaliste scientifique.

André Cicolella est chimiste et toxicologue, ancien conseiller scientifique à l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) et enseignant à Sciences Po. Il est le président du Réseau Environnement Santé (RES). André Cicolella est un des lanceurs d’alerte les plus connus en France, notamment pour ces travaux sur le bisphénol A (biberons, contenants alimentaires) et sur le perchloroéthylène (solvant utilisé dans les installations de nettoyage à sec).

Ce livre décrit et analyse les « alertes santé » les plus connues en matière de santé environnementale. Les auteurs font des propositions de refonte du système de sécurité sanitaire actuel. Ces propositions visent, notamment, à s’appuyer sur la société civile pour mieux identifier et gérer les risques sanitaires d’aujourd’hui.

Cette chronique comprend quatre parties ; cet article est la quatrième partie. Il porte notamment sur la contamination générale observée aujourd’hui et la faiblesse du dispositif de sécurité sensé nous protéger, nous et nos enfants. La première partie se trouve ici : Des « alertes santé » pour se protéger des pollutions environnementales (1/4)

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Quelques informations et points de vue intéressants, concernant la thématique « Santé des enfants et environnement »

Voici une liste d’informations et de points de vue issus du livre, en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement », et que je souhaite partager avec vous.

  • Depuis les années 1970, la gestion des pollutions s’appuient sur la surveillance des milieux environnementaux : eau, air, sol, aliments… La surveillance biologique, c’est-à-dire dans le corps humain, permet de caractériser plus efficacement les expositions réelles des populations.
  • La production mondiale de substances chimiques est passée de 1 million de tonnes en 1930 à 400 millions de tonnes aujourd’hui. Les connaissances sur la toxicité et les risques associés est très imparfaite. Pourtant, en routine, nous utilisons des produits chimiques et nous en rejetons dans l’environnement.
  • L’industrie chimique est très peu imprégnée de la culture du risque sanitaire. Cela a de quoi surprendre : un ingénieur chimiste, aujourd’hui encore, ne reçoit aucune formation sur le risque sanitaire lié aux produits chimiques, alors qu’il expose à ce risque ceux qui fabriquent ces produits, ceux qui les utilisent… et parfois s’expose lui-même.
  • Pour caractériser les risques sanitaires, les institutions scientifiques ont pour mission de produire des connaissances. Au moment de la décision politique, ces connaissances sont toujours incomplètes et d’autres facteurs sont à prendre en considération. Le contrat social entre scientifiques et citoyens souffre de cette tension : généralement les premiers attendent d’en savoir plus pour pouvoir conclure, alors que les seconds demandent des actions de gestion dès que des doutes sont révélés.
  • Les deux missions de production de savoir (mieux connaitre un objet d’étude) et d’expertise (répondre à une question pratique sur cet objet, souvent avec des enjeux importants pour les populations) ont très longtemps été confondues en France. Les scientifiques, connaisseurs de leur domaine, étaient naturellement considérés comme pertinents pour donner un avis en matière d’application pratique. Pourtant, bien évidemment, les scientifiques peuvent aussi formuler des points de vue partiaux ou être soumis à des conflits d’intérêts. L’évolution de cette situation est lente.

 

Alertes sante pollutions4

 

Quelques extraits en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement »

Le Fonds mondial pour la nature (WWF) dans le cadre de sa campagne Detox a étudié la contamination du sang de trente-neuf députés européens, puis de quatorze ministres de l’Environnement européens. Il a trouvé que les 55 produits chimiques toxiques retrouvés dans le sang des ministres représentaient 53 % des 103 produits recherchés, provenant de sept groupes chimiques différents. 25 des mêmes produits ont été retrouvés dans le sang de tous les ministres, dont plusieurs perturbateurs endocriniens : 1 retardateur de flamme, 2 types de pesticides et des PCB (biphényles polychlorés). Ce travail a eu la vertu pédagogique de montrer que la pollution n’était pas un phénomène limité dans le temps et dans l’espace (la proximité d’une cheminée d’usine ou des pots d’échappement des voitures), mais qu’elle mettait en oeuvre des sources d’exposition banalisées, et que personne, même les ministres, n’y échappait. La signification en termes de risques reste largement à déterminer, mais chacun comprend, au vu d’un tel exemple, qu’il serait préférable que ce type de substances ne soit pas présent en permanence dans nos organismes.

Le scientifique ayant coiffé sa casquette d’expert peut préciser les chiffres d’une contamination, de la progression du cancer, des distances de propagation d’un pollen transgénique ou les liens de cause à effet d’un rayonnement électromagnétique sur un lymphocyte cultivé in vitro. Mais il n’a pas de compétence particulière pour dire comment user du principe de précaution, ni comment juguler la surutilisation des produits chimiques. En se tournant trop souvent vers l’expertise scientifique, les décideurs se défaussent de leurs responsabilités et soumettent les chercheurs à une dérive risquée.

Les capacités prédictives des sciences constituent des socles de sécurité incontournables pour toute gouvernance. Certaines en usent et en abusent, donnant aux institutions académiques des opportunités de pouvoir séduisantes. Dans ce mouvement, il est fréquent de voir les rapports scientifiques dire plus qu’ils ne peuvent, de constater des dépassements de compétences et de légitimité. Car la légendaire neutralité scientifique fausse les attributions : il n’y a pas de savoir sans hypothèse préalable, donc sans projection d’une vision. Toute exploration scientifique est un parti pris, un mode d’approche particulier du monde qui, s’exprimant seul dans les dossiers techniques, a tendance à se faire impérialiste.

Nul ne dispose du savoir de surplomb qui permettrait d’unifier le champ des convictions fondamentales. La pluralité est la condition d’exercice de tous les discours sur l’homme, qu’ils soient techniques ou pratiques, scientifiques, esthétiques, moraux ou spirituels. – Paul Ricoeur

Face aux enjeux de santé environnementale aujourd’hui, les médecins, et plus largement les professionnels de santé, sont des acteurs de premier plan. Le problème est qu’ils ne sont pas armés pour jouer ce rôle. […] L’exemple des dioxines en dit long. En France, aucun médecin ne propose à une mère qui allaite un premier enfant de mesurer son taux de dioxine, alors que cela se pratique fréquemment en Allemagne.

Reconnaître la place de la société civile ne peut donc se limiter au droit d’avoir une information sur des choix décidés ailleurs. Faire entrer la démocratie en science, c’est donner aux citoyens la possibilité de dire leurs priorités et de coopérer avec les acteurs scientifiques, industriels et politiques au tri dans le champ des possibles techniques.

Marie-Angèle Hermitte, directrice de recherche au CNRS et spécialiste reconnue de l’expertise, observe que, « contrairement aux expertises judiciaires, aux expertises de professions particulières comme les commissaires aux comptes, les “expertises à finalité de décision politique” ne sont pas enserrées dans des règles procédurales particulières qui puissent leur assurer validité et légitimité.

Il ne va plus du tout de soi aujourd’hui que tout progrès scientifique est synonyme de progrès pour la société et que les citoyens doivent s’en remettre aveuglément à des scientifiques qui n’auraient de comptes à rendre qu’à leurs pairs. 

 

Mon avis

Les « + » :

  • un recensement, une description et une analyse des « alertes santé » les plus connues ;
  • une invitation à bien distinguer la production de connaissances et la prise de décision publique, en termes de gestion des risques. Les citoyens devraient pouvoir être fortement impliqués dans cette prise de décision. Les populations subissent les risques : leur avis est indispensable quand il s’agit de décider ce qui est acceptable ou non. A mon sens, leur contribution est également très précieuse en amont de la production de connaissances, à l’étape où sont choisies les questions que les scientifiques doivent approfondir ;
  • des propositions de structuration concrète du processus d’expertise en France, portant notamment sur les droits, les devoirs et la protection des experts ;
  • une description de l’envers du décors de l’expertise et une analyse des éléments nécessaires à la production d’une expertise de qualité : indépendance, temps associé, protection, prise en compte de tous les points de vue existants, diffusion des résultats des débats, type d’organisme public pouvant être mobilisé, etc.

Les « – » :

  • le livre recense de nombreux cas d’alertes, où les risques sont considérés comme significatifs et la gestion des pouvoirs publics comme insuffisante. Il aurait gagné à aussi présenter des alertes qui se sont montrées abusives, et pourquoi pas, qui ont fait l’objet de réactions disproportionnées de la part des pouvoirs publics. Cela aurait été aussi intéressant d’avoir une idée de la proportion des unes par rapport aux autres.
  • Selon les auteurs, dans plusieurs des cas évoqués, les pouvoirs publics ont omis certains résultats dans l’objectif de ne pas créer de scandale, de maintenir une certaine paix sociale. J’imagine que cela a dû effectivement arriver dans certains cas. Néanmoins, cette description ne correspond pas aux (quelques) cas que j’ai pu observer au travers de mon activité professionnelle.

Photo par JillK61

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