Comment protéger les enfants des environnements obésogènes, avec Stephan Guyenet (4/5)

Nous avons une autre perception de la normalité. Le surpoids est désormais plus fréquent qu’inhabituel. Nous ne devons pas laisser une autre génération grandir avec l’obésité comme nouvelle norme. – Zsuzsanna Jakab, alors directrice régionale de l’OMS pour l’Europe (2013)

Le début du présent millénaire marque à peu près la période durant laquelle les gens meurent davantage de suralimentation que de sous-alimentation. – Dr Stephan Rossner, directeur de l’unité de l’obésité, hôpital de l’université de Huddinge, Suède.

 

Bonjour à tous !obesogene guyenet environnement enfants9

Cette série d’articles porte sur le lien entre l’environnement des enfants et leurs comportements alimentaires. Plus particulièrement, elle se base sur les travaux de Stephan Guyenet, spécialiste des neurosciences et de l’obésité. Le premier article de la série a présenté les enjeux liés au surpoids et à l’obésité, en France et aux Etats-Unis. Le deuxième article a décrit les systèmes cérébraux, principalement non-conscients, qui influencent les comportements alimentaires. Le troisième article a expliqué comment l’environnement moderne amène ces systèmes à se dérégler, poussant à la suralimentation.

 

Concernant la régulation de l’appétit et de la masse graisseuse, le lipostat est un des principaux systèmes cérébraux impliqués. Pour mémoire, son mode de fonctionnement se rapproche de celui d’un thermostat :

  • un thermostat est réglé sur une valeur de consigne :
    • si la température mesurée devient supérieure à la consigne, il met en route la climatisation pour ramener la température vers la consigne,
    • et inversement, si la température mesurée devient inférieure à la consigne, il met en route le chauffage, toujours dans l’objectif de ramener la température vers la consigne.
  • le fonctionnement du lipostat se base également sur une valeur de consigne. Il s’agit ici d’une quantité de masse graisseuse, jugée optimale par le cerveau pour le bon fonctionnement du corps : capacité à résister à un épisode de rareté alimentaire, fonctionnement du système immunitaire, fertilité, capacité physique, etc. Le cerveau mesure la quantité de graisse corporelle grâce à un ensemble d’hormones, dont la principale est la leptine (la production de leptine croît avec la quantité de graisse présente). Si la masse graisseuse présente est inférieure à la consigne, alors certains mécanismes vont se mettre en place, visant à obtenir plus d’énergie et à en dépenser moins. Le phénomène inverse est également observé.

Ainsi, comme beaucoup d’autres paramètres essentiels au fonctionnement du corps humain – température, teneur sanguine en électrolytes (ions inorganiques : sodium, calcium, potassium, magnésium, etc.), en oxygène et en sucres, rythme cardiaque… – le niveau des principales réserves d’énergie du corps est contrôlé par le cerveau.

A l’échelle d’une journée, la quantité d’énergie ingérée est souvent différente de la quantité d’énergie dépensée. A plus longue échelle, par exemple sur une semaine, les deux quantités sont souvent très proches. A l’échelle de deux semaines, elles sont quasi-systématiquement très proches : voilà l’échelle de temps de la (puissante) régulation du lipostat.

 

Cette régulation s’appuie sur de nombreux mécanismes. Par exemple, si la quantité de graisse corporelle devient inférieure à la consigne, le cerveau (l’hypothalamus) va mettre en place une véritable « réponse à la famine », dont l’objectif sera de regagner la quantité perdue :

  • en faisant augmenter l’ingestion de calories, principalement par une élévation de l’appétit ;
  • en faisant diminuer la consommation de calories, en parallèle : baisse du métabolisme et des mouvements corporels inconscients, léthargie, baisse de la température corporelle, diminution de la performance du système immunitaire, baisse du niveau d’énergie disponible, diminution du rythme cardiaque, perte de fertilité, baisse de l’efficacité de la contraction musculaire (le nombre de calories consommé pour un mouvement donné)…

 

Mais si la masse de graisse corporelle est régulée par le cerveau, pourquoi certaines personnes se retrouvent-elles en surpoids ou obèses ? Parce que le fonctionnement du lipostat peut être perturbé. En particulier, la valeur de consigne peut augmenter : non seulement on prend du poids, mais en plus notre corps se met à « défendre » cette nouvelle quantité de graisse, plus élevée, considérant à tort qu’elle est optimale pour une bonne santé.

Si vous avez déjà vécu une expérience de perte de poids significative, certains symptômes de la réponse à la famine pourraient vous être familiers. Ceux que j’observe autour de moi sont principalement la sensation de froid, le manque d’énergie et la facilité à tomber malade.  Comme nous l’avons vu avec les articles précédents, le lipostat est un système de régulation très puissant : il a été façonné par des millions d’années d’évolution, dans un contexte où les réserves d’énergie étaient un élément critique pour la survie et la reproduction. En compétition avec la volonté d’un enfant ou la discipline imposée par des parents, le lipostat est généralement vainqueur sur le moyen-long terme. C’est pourquoi il est si difficile de maintenir une perte de poids sur le long terme, et pourquoi il est essentiel de protéger nos enfants contre ce qui peut élever le point de consigne du lipostat.

 

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Quels sont les facteurs de risque qui peuvent perturber son fonctionnement ? La connaissance des mécanismes impliqués est encore imparfaite ; des études complémentaires sont nécessaires. A ce jour, selon Stephan Guyenet, concernant l’influence sur la consigne du lipostat, voici les principaux facteurs de risque suspectés :

  • le niveau d’inflammation présent dans le cerveau. Les principales sources d’inflammation, par ordre d’importance, seraient les suivantes :
    • le déséquilibre énergétique chronique, c’est-à-dire une quantité de calories ingérées supérieure à la quantité dépensée par le corps pour ses fonctions de base (respiration, circulation sanguine, immunité…) et ses différentes activités (marcher, réfléchir…) en routine. Selon Stephan Guyenet, maîtriser l’ingestion de calories doit faire partie de nos priorités : par exemple, quel que soit le niveau d’activité physique, on peut toujours le « surmanger » d’un point de vue calorique.

Au-delà de l’aspect chronique, même des épisodes de suralimentation de quelques jours, comme les fêtes de fin d’année par exemple, peuvent élever la valeur de consigne du lipostat. Ces élévations, généralement de faible ampleur chacune, ont tendance à se cumuler avec les années, jusqu’à atteindre une élévation globale significative.

    • le déséquilibre entre les acides gras omégas 3 et omégas 6. Le rapport omégas 3 / omégas 6 est de plus en plus connu ; il a notamment été popularisé par David Servan Schreiber dans son fameux livre Anticancer. Ce déséquilibre nutritionnel peut être considéré comme un autre effet collatéral de l’alimentation industrielle, que je ne développerai pas dans le cadre de cet article. Pour mémoire, les bonnes pratiques classiques pour corriger un potentiel déséquilibre sont les suivantes : limiter la consommation d’huiles de graines raffinées, consommer régulièrement des fruits de mer et des poissons gras (sardines, maquereaux, anchois…), privilégier les produits issus d’animaux nourris à l’herbe (ou à défaut avec un nourriture enrichie en graines de lin ; cf. label Bleu Blanc Cœur), etc.
    • un déséquilibre dans la flore intestinale ;
    • de fortes températures de cuisson.
  • une alimentation à fort niveau de récompense. Les produits alimentaires industriels, dont l’objectif est de maximiser notre consommation, ont été élaborés pour générer une forte sollicitation du système de la récompense : richesse en gras et en sucre, saveurs, attirance visuelle, contexte émotionnel associé, publicité omniprésente, etc. Le système de la récompense a été façonné et « calibré » dans un environnement naturel sauvage, où les aliments disponibles généraient une sollicitation beaucoup moins forte et beaucoup moins fréquente. Sur-stimulé, ce système peut se dérégler et causer certaines perturbations dans le fonctionnement du cerveau, dont une élévation de la consigne du lipostat. Les mécanismes impliqués sont encore imparfaitement compris aujourd’hui ; ils incluent une élévation du nombre de calories ingérées.
  • le déficit de sommeil réparateur, en quantité et de qualité  ;
  • le manque d’activité physique ;
  • la déficience en certains nutriments, comme la vitamine D et le magnésium.

 

Résumons la principale logique développée par ces quatre premiers articles :

  • plusieurs systèmes cérébraux, hérités de millions d’années d’évolution, dont l’action est non-consciente et très puissante, ont inscrit profondément en nous une attirance vers les aliments riches en calories, pouvant être obtenus avec un effort minimal ;
  • plus nous consommons un aliment de ce type, plus notre attirance vers cet aliment est renforcée ;
  • des aliments riches en calories sont très présents dans l’environnement moderne ; beaucoup d’entre eux peuvent être obtenus presque sans effort. L’environnement moderne génère donc de puissantes incitations à trop manger ;
  • trop manger ce type d’aliments favorise l’excès de calories ingérées, et en parallèle, dérègle le système de régulation de la masse graisseuse corporelle. Non seulement on prend du poids, mais le corps se met à défendre ce nouveau poids plus élevé, par des mécanismes très efficaces : la prise de masse graisseuse devient alors durable, ou au moins difficilement réversible sur le moyen-long terme.

 

Si utiles à notre survie dans un environnement sauvage, ces systèmes cérébraux contribuent à nous rendre malades dans l’environnement moderne, nous et nos enfants. Les combattre par la volonté est une stratégie beaucoup moins efficace que celle qui consiste à en faire des alliés. Ce constat est d’autant plus vrai pour le cas particuliers des enfants car :

  • leur impulsivité est souvent plus grande que celle des adultes (leur cerveau est en cours de développement [4]) ;
  • leur propension à suivre les règles parentales peut être très variable 😉

Pour que ces systèmes cérébraux deviennent des alliés, on peut modifier l’environnement des enfants : les signaux reçus par leur cerveau auront pour objectif de mettre l’influence de ces systèmes au service de leur santé. Comment faire en pratique ? C’est ce que nous développerons à l’occasion de l’article suivant : Comment protéger les enfants des environnements obésogènes, avec Stephan Guyenet (5/5)

 

Photo par Hunny Alrohaif et Gaulsstin

Références :

  1. Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Évaluation des risques liés aux pratiques alimentaires d’amaigrissement – Rapport d’expertise collective – Novembre 2010.  https://www.anses.fr/fr/system/files/NUT2009sa0099Ra.pdf (Consulté le 01/05/2017)
  2. Guyenet S. The Hungry Brain: Outsmarting the Instincts That Make Us Overeat. Flatiron Books
  3. Guyenet S. Blogs « Whole Health Source » (http://wholehealthsource.blogspot.fr/) et « Stephan Guyenet: The science of body weight and health » (www.stephanguyenet.com)
  4. Gueguen C. Pour une enfance heureuse. Robert Laffont 2014.
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