Comment protéger les enfants des environnements obésogènes, avec Michel Desmurget (2/2)

Les gens peuvent penser qu’ils savent quand ils sont repus, mais les études montrent qu’ils mangent plus avec leurs yeux qu’avec leur estomac. Ainsi, une personne peut croire qu’elle sait quand elle est repue, mais c’est là précisément sa faillibilité. – Brian Wansink

Les repas des chasseurs cueilleurs actuels, les personnes qui se rapprochent le plus de nos ancêtres préhistoriques, sont faits de peu de mélanges : soit il s’agit d’un aliment seul, soit il s’agit d’un mélange simple de deux ou trois aliments. – Stephan Guyenet

 

Bonjour à tous !Desmurget sante enfants environnement

Michel Desmurget est chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialisé en neurobiologie, et directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM). Il a notamment étudié les environnements qui pousse à surconsommer de la nourriture. Cet article est la suite d’un premier article (Comment protéger les enfants des environnements obésogènes, avec Michel Desmurget (1/2)) présentant les bonnes pratiques proposées par Michel Desmurget ; elles me semblent être des outils efficaces pour protéger les enfants de la suralimentation et du risque d’obésité.

 

Chaque jour, nous sommes confrontés à des centaines de décisions alimentaires. On pourrait croire que notre cerveau les gère d’une manière objective, même si partiellement inconsciente, à partir de nos états physiologiques internes : faim, soif, conditions hormonales, etc. De nombreux travaux de recherche montrent pourtant que c’est inexact : lorsque nous choisissons de manger, de boire, de nous resservir, de prendre une collation…, nous obéissons le plus souvent à des signaux issus de notre environnement, dont l’influence inconsciente est très puissante.

Plusieurs conseils de Michel Desmurget ont été présentés dans l’article précédent ; appuyés par de nombreuses études scientifiques, ils visent à façonner un environnement alimentaire qui protège nos enfants du risque d’obésité. Un de ces conseils était d’éviter d’utiliser une vaisselle de grande taille, car le cerveau se base sur l’observation des contenants pour estimer ce qu’est une portion « normale » : plus le contenant est grand, plus nous avons tendance à manger, pour un même niveau de satiété final.

 

Un mécanisme similaire est observé pour les contenants dédié au stockage. Lorsque la taille du contenant augmente, on se sert d’avantage. Par exemple, si on utilise un paquet de pâtes de 500 g plutôt que de 250 g, une étude montre que la quantité versée dans la casserole augmente en moyenne d’environ 30 % (!), sans que le cuisinier en ait conscience.

Dans la même logique, les promotions commerciales visant à l’achat d’un plus gros volume de nourriture (du type « deux pour le prix d’un ») ne constituent pas forcément de bonnes affaires : lorsqu’un produit est conditionné dans un format plus généreux dans nos placards, notre consommation augmente significativement. Si des pâtes ont été payées 15 % de moins avec un grand format, mais que 20 % de plus ont été consommés sans correspondre à une faim réelle, la famille se retrouve perdante à la fois sur le plan sanitaire et sur le plan budgétaire. Les industriels connaissent ces phénomènes et les utilisent pour augmenter leurs bénéfices.

  • Eviter d’acheter de la nourriture commercialisée au « format familial » et les promotions permettant d’acheter de plus gros volume à moindre prix

 

Plus généralement, dans un magasin d’alimentation, tout est mis en place pour favoriser l’achat impulsif d’articles que les clients n’avaient ni l’intention ni le désir d’acquérir. Typiquement, ces articles concernent des produits très transformés et hypercaloriques, à forte marge bénéficiaire pour les industriels. Au sein de chaque grand groupe du secteur agro-alimentaire, des ingénieurs ont pour tâche d’identifier des failles dans l’organisation cérébrale des clients. Inconsciemment, nous sommes tous sensibles, et plus particulièrement les enfants, « à l’attraction d’un produit judicieusement placé (par exemple, la bombe de chantilly à hauteur de regard juste à côté des framboises), à l’influence d’un parfum artificiel astucieusement disséminé (par exemple, une bonne odeur de fraises au rayon fruits, lorsque débarquent des pseudo-fraises d’importation aussi écarlates qu’insipides et gorgées de pesticides), à l’action d’un éclairage adroitement dispensé (par exemple, teinté de rouge au rayon viande), au magnétisme d’une promo alléchante à saisir sans délai (par exemple, 3 pour le prix de 2 pendant encore 5 petites minutes) et/ou à l’exhortation silencieuse d’un chariot taille mammouth (ce n’est pas un hasard si la taille des caddies et paniers ne cesse de croître depuis trente ans). » [1]

A ce propos, Michel Desmurget cite un extrait (que je trouve assez savoureux) de l’interview de Greg, responsable adjoint des produits frais chez Leclerc ; à la journaliste qui lui demande ce qui lui plait le plus dans son métier, il répond : « C’est d’avoir à atteindre des objectifs, tout en sachant qu’on travaille avec des produits de première nécessité. Il faut donc pouvoir déclencher des achats d’impulsion en mettant en avant les produits et les assortiments, pour amener les clients à acheter autre chose que ce qu’ils avaient prévu. » Ta vision du métier fait rêver, Greg !

La gestion des impulsions est plus délicate chez un enfant que chez un adulte, car elle correspond à une zone du cerveau (cortex pré-frontal) qui, selon l’âge, n’est souvent pas encore suffisamment développée. Les professionnels du marketing le savent ; certaines de leurs démarches ciblent précisément les enfants : association à des héros de dessins animés, packaging attrayant, disposition à leur hauteur dans les zones d’attente, etc.

  • Dans la mesure du possible, éviter de faire les courses au supermarché avec des enfants

 

Desmurget sante enfants environnement2

 

Par ailleurs, la variété de nourriture disponible ralentit l’atteinte de la satiété, car elle freine le phénomène de lassitude gustative, d » ‘habituation ». Par exemple, si on sert des légumes mélangés, on a tendance à manger 15 % de moins que si les mêmes portions de légumes sont présentées séparément.

Dans une étude fréquemment citée, les sujets se voyaient proposer des sandwichs (jambon, œuf, tomate, fromage) soit en version unique, soit sous forme d’assortiment. Cette seconde situation entraîna une augmentation de la prise alimentaire de plus de 30 %. Dans une étude plus récente, des chercheurs rapportèrent le même genre de résultats avec des M&M’s : le simple fait de passer de 7 à 10 couleurs conduisit les participants à manger presque 60 % de bonbons en plus.

  • limiter de variété de nourriture disponible au cours d’un même repas (mais conserver une bonne variété à l’échelle de la semaine !), par exemple en privilégiant les recettes de « plats uniques » (type woks, plats mijotés…) ; plus particulièrement, éviter les buffets.

 

La présence de nourriture suffit à déclencher un comportement de consommation, même si nous n’avons absolument pas faim ; le simple fait de voir un aliment appétissant déclenche un comportement de consommation qui n’aurait pas eu lieu si cet aliment avait été caché à notre vue. Quand la nourriture est visible, on mange ; même si on n’a pas faim. Cette incitation est d’autant plus forte que la nourriture est très tentante et facilement accessible.

  • dans la mesure du possible, garder tout produit industriel très transformé et très calorique en dehors de la maison, et plus généralement en dehors de l’environnement immédiat des enfants (chambre, sac…). Cette bonne pratique n’implique pas forcément l’interdiction de certains produits alimentaires ; pour ne pas en ramener/stocker à la maison, certains produits pourront être achetés uniquement lors d’envies significatives, ponctuellement, au coup par coup, en portions individuelles, sans « restes » à devoir conserver. A défaut d’une absence totale de produits peu sains à la maison, les bonnes pratiques suivantes pourront être mises en oeuvre :
    • placer les produits sains au premier rang des placards, celui qui apparaît en premier au regard quand on ouvre, et les produits peu sains vers le fond des placards ; appliquer ce principe aux réfrigérateurs, aux congélateurs…En effet, en cohérence avec le principe de moindre effort, on a tendance à plus manger ce qu’on voit en premier ;
    • privilégier la malbouffe emballée à la malbouffe directement consommable ; la présence d’emballage demande un effort supplémentaire qui engendre une baisse de consommation [note de Guillaume : évidemment, cette recommandation n’est pas très cohérente avec le souhait de diminuer son empreinte environnementale ! ;)]. Dans une étude, le seul fait de devoir dénuder des bonbons avant de les manger a fait chuter la consommation de 40 %.
    • placer les produits sains dans des boites transparentes et les produits moins sains dans des boites opaques.

Dans une expérience amusante, destinée à illustrer la pertinence de ces conseils, des chercheurs ont offert à des secrétaires un pot de bonbons au chocolat. Selon les cas, le pot était soit opaque, soit transparent. Au bout d’une journée, les secrétaires du second groupe avaient mangé presque deux fois plus de chocolats que leurs collègues du premier groupe.

Le plus simple et le plus efficace reste de ne pas acheter de malbouffe. Au supermarché, le statut pondéral d’un foyer peut être deviné sur la base du contenu du caddy. La plupart du temps, celui des familles en surpoids et obèses contient plus de produits très transformés et hypercaloriques que celui des familles de poids sain. Selon Michel Desmurget, l’affaire part souvent d’un bon sentiment : « on veut faire plaisir aux enfants en leur offrant gâteaux, Nutella, bonbons ou Kinder Pingui. »

 

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  • éviter de mettre les plats sur la table à manger, sous les yeux des personnes présentes, car cela incite à se resservir indépendamment de la faim ; laissez-les le plus possible à l’écart, sur la cuisinière, sur le plan de travail, dans le four… Idéalement, laisser les plats à la cuisine et prenez votre repas dans la salle à manger ;
  • à l’inverse, laisser sur la table les traces des plats déjà consommés : plats vidés, assiettes sales, os, peau de certains légumes et fruits, etc. Ces traces sont autant d’indicateurs pour le cerveau, lui permettant de mieux mémoriser la quantité de nourriture déjà consommée.

 

  • limiter l’exposition des enfants à la publicité, en particulier celle diffusée à la télévision

Des données épidémiologiques montrent qu’un individu qui regarde la télé trois heures par jour a deux fois plus de chances d’être obèse que son jumeau qui ne la regarde pas. Steven Gortmaker, professeur en sciences du comportement à l’université Harvard, décrit ce risque avec ces mots forts : « le prédicteur le plus fiable de l’obésité chez l’enfant et l’adulte est le temps passé devant la télévision. La relation est à peu près aussi forte que celle observée entre tabagisme et cancer du poumon ».

Cet effet n’est pas dû qu’à la seule sédentarité. Faire du sport ne protégerait que très imparfaitement des influences négatives du petit écran sur le risque d’obésité ; d’autres influences sont à considérer :

  1.  La publicité oriente les goûts et les choix alimentaires vers des produits transformés gras et sucrés, car généralement ces produits génèrent des bénéfices importants aux fabricants industriels pour lesquels travaillent les publicitaires.
  2. Des stimulus alimentaires sont présents dans de nombreux programmes (publicitaires ou pas) ; ils déclenchent l’envie de grignoter. Le seul fait d’apercevoir de la nourriture ou de voir quelqu’un manger active les réseaux cérébraux associés à l’idée de manger et, à partir de là, augmente la probabilité que les enfants mangent effectivement.
  3. L’accaparement de l’attention, lorsque la télévision est regardée en mangeant, perturbe les mécanismes de satiété et augmente la consommation alimentaire.
  4. Le volume horaire dédié à la télévision est souvent pris, en partie, sur le temps de sommeil. Or, le manque de sommeil est un facteur causal d’obésité aujourd’hui clairement démontré.

La publicité semble jouer un rôle majeur, plus influent que le simple fait de rester assis devant un écran. Selon les travaux de chercheurs de l’université de Californie, portant sur l’influence de la publicité télévisuelle sur des enfants de 6 ans et moins : « les preuves ne valident pas l’affirmation selon laquelle regarder la télévision contribue à l’obésité parce que c’est une activité sédentaire. La publicité, plutôt que le fait de regarder en lui-même, est associée avec l’obésité. »

 

J’aime bien ces conseils et bonnes pratiques qui, une fois appliqués, produisent des effets sans effort conscient de nos enfants. Le tout bien sûr est de réussir à les appliquer. Quels sont ceux qui vous paraissent les plus faciles à intégrer dans votre vie au quotidien ? Ceux qui seront plus délicats à mettre en oeuvre ? Dites-le moi dans les commentaires ! 🙂

 

Photos par Photo and Share CC , David Sifry et J Chou

Références

  1. Desmurget M. L’anti-régime : Maigrir pour de bon. Éditions Belin 2015.
  2. Desmurget M. Tricot C. L’antirégime au quotidien – Comment maigrir durablement ? En trompant son cerveau ! Éditions Belin 2016.
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