Comment les industriels manipulent la science, selon Stéphane Foucart (3/5)

Le principe de précaution vise à mettre fin au petit jeu des industriels consistant à financer des études biaisées pour contredire les résultats des recherches et entretenir ainsi des incertitudes. – Roger Lenglet

Doutons même du doute. – Anatole France

 

Chronique du livre « La Fabrique du mensonge »

Fabrique mensonge Stephane Foucart

De Stéphane Foucart, 416 pages, publié en 2014

 

Stéphane Foucart est journaliste scientifique pour le journal Le Monde. Il est spécialisé, notamment, dans les sciences de l’environnement.

La Fabrique du mensonge porte sur les mécanismes permettant aux entreprises d’utiliser la démarche scientifique à leur profit.

Ce livre fait l’objet d’une chronique en cinq parties. Cet article est la troisième partie de la chronique. La première partie se trouve ici : Comment les industriels manipulent la science, selon Stéphane Foucart (1/5)

 

Quelques informations et points de vue intéressants, concernant la thématique « Santé des enfants et environnement »

Voici une liste d’informations et de points de vue issus du livre, en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement », et que je souhaite partager avec vous.

  • Au-delà de la corruption pure et simple, qui se passe de commentaire, l’influence du financeur sur les résultats d’une étude ou sur son interprétation est bien documentée ; elle ne fait plus aucun doute. On lui a même donné un nom : le funding effect.
  • Une stratégie efficace, pour les industriels, est de ne pas donner l’impression de nier systématiquement les découvertes qui iraient contre leurs intérêts, mais plutôt d’en susciter de nouvelles et de mettre en avant les scientifiques qui partagent leurs vues.
  • Ces nouvelles découvertes peuvent aussi porter sur des domaines complètement différents : l’objectif est alors de diluer un problème par la documentation d’autres problèmes, afin d’en diminuer l’impact sur l’opinion publique. Financer des chercheurs prestigieux et des travaux de qualité présente un autre avantage pour les industriels : cela sert de caution à des travaux de piètre qualité, également financés par eux, dont le but est cette fois-ci de réfuter ou de relativiser les résultats de recherches défavorables à leurs produits. Cette stratégie a été mise en œuvre pour la première fois par les cigarettiers.
  • Un investissement de long terme dans la recherche permet également, au-delà de toute corruption active, de bâtir des liens privilégiés avec certains chercheurs. Ces liens privilégiés, plus ou moins consciemment, produisent une influence indirecte très utile : ces chercheurs ne tiendront probablement jamais de discours agressifs envers les activités des financeurs.
  • La fin des années 1980 est une période où plusieurs initiatives vont être élaborées pour commencer à encadrer l’impact de l’industrie : signature du protocole de Montréal (visant à interdire certains gaz dangereux pour la couche d’ozone) ; création du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), projet américain de loi dit « Clean Air Act », rapport préliminaire sur le tabagisme passif de l’Agence américaine de protection de l’environnement…
  • En plus de leur logique commune, ces initiatives montrent que des rejets qui semblent faibles, voire complètement invisibles, peuvent avoir des effets significatifs. Par exemple, les chlorofluorocarbures, émis en faible quantité et se diluant dans l’immensité de l’atmosphère terrestre, peuvent détruire la couche d’ozone. De même, le dioxyde de soufre émis par les centrales à charbon produit, à plusieurs milliers de kilomètres, une acidité des eaux pluviales qui endommage les forêts, les habitations et l’ensemble des écosystèmes. La même logique s’applique au tabagisme passif : des doses (qui paraissent) faibles peuvent avoir des effets importants.
  • En parallèle, les sciences de l’environnement émergent et se structurent. Ces sciences donnent la vision d’une nature fragile, en équilibre fondamentalement instable, un équilibre pouvant être rompu par ce qui nous semble être de faibles influences d’origine humaine.

 

Fabrique mensonge Stephane Foucart 3

 

 

 

Quelques extraits en lien avec la thématique « Santé des enfants et environnement »

Toute structure où des scientifiques du monde académique doivent siéger et s’entendre avec des représentants de l’industrie en situation de conflit d’intérêts est vouée à ne produire que des avis scientifiquement biaisés — pour la simple raison que, pour rester elle-même, la science ne se négocie pas. Elle se discute, entre scientifiques, sur la foi d’arguments exclusivement puisés dans la littérature scientifique, mais n’est pas l’objet d’une négociation au sens politique du terme.

Dès le début des années 1990 naît ce que l’on peut désormais appeler, avec le recul, le mouvement en faveur d’une « science solide » (sound science en anglais) — mouvement financé directement ou non par des industriels et incarné par des scientifiques à leur solde, ou sincèrement convaincus de la pertinence et de la validité de cette croisade. Car c’est bien d’une croisade qu’il s’agit. Toutes les sciences qui, d’une manière ou d’une autre, suggèrent la fragilité de l’homme et de la biosphère face au système technique doivent être attaquées et ramenées au rang de « mauvaise science » (junk science en anglais). Par opposition à la « science solide », celle qui en général nourrit et alimente le système technique. C’est, là encore, sur le terrain des mots et du sens des choses que se joue cette bataille. Comment, en effet, penser que le mouvement pour une « science solide » était en réalité un mouvement contre la science au sens large ?

« Sans un effort pour construire un doute raisonnable à propos du tabagisme passif — en particulier parmi les consommateurs — alors virtuellement tout autre effort […] aura une efficacité significativement réduite », explique ainsi un cadre de la firme de Richmond dans un mémo de février 1993. Le même courrier interne ajoute, en caractères gras, que « la crédibilité de l’EPA peut être défaite, mais pas sur la seule base du tabagisme passif. Cela doit s’inscrire dans une vaste mosaïque, qui rassemblera tous les ennemis de l’EPA en même temps ».

Dans les années 1950, lorsque les cigarettiers américains ont décidé d’investir la recherche académique et de financer des travaux qui servaient leurs intérêts, ils ont dû en passer par la création d’une structure ad hoc, le CTR. Les fabricants de pesticides n’ont plus à se donner ce mal. Ils ont recours désormais, au Royaume-Uni comme dans bon nombre de pays, aux organismes publics de financement de la recherche. Ils mêlent leur argent à des fonds publics et sont ainsi en mesure de peser sur les orientations de la recherche des universités et des institutions académiques.

il est normal et naturel que l’industriel prenne en charge les frais d’évaluation de ses molécules. Mais il serait si simple que ces fonds soient versés à une agence publique, qui attribuerait à sa convenance — à des laboratoires publics ou privés — la responsabilité de mener tel ou tel test toxicologique. Le financier serait bien l’industriel, le donneur d’ordre serait une agence au service de l’intérêt commun. Une part du problème serait réglée. Mais pour l’heure et du simple fait qu’elle est fondée sur le conflit d’intérêts, la science réglementaire est fondamentalement viciée et indigne de confiance.

La saga des insecticides systémiques restera probablement comme le plus vaste détournement de la démarche scientifique entrepris depuis les années 1960, avec ses interminables débats sur la nocivité de la cigarette. Le brio avec lequel la science a été retournée contre elle-même dans cette histoire est proprement extraordinaire. Pendant de nombreuses années, une grande part de la population et de ses représentants politiques ont sérieusement douté du fait qu’introduire dans ses poumons du goudron, du polonium et quantité d’autres carcinogènes pouvait augmenter les risques de cancer. Désormais, une grande part de la population et de leurs représentants politiques doutent sérieusement qu’imprégner de neurotoxiques des plantes cultivées sur des millions d’hectares puisse avoir le moindre effet sur les abeilles et les pollinisateurs.

Depuis une trentaine d’années, l’incidence de tout un ensemble de pathologies croît de manière effrénée. Les cancers dits hormono-dépendants sont un exemple. Selon les statistiques de l’Institut de veille sanitaire (InVS), citées par un rapport de l’Académie de médecine de 2012, l’incidence des cancers de la prostate a été multipliée par plus de cinq entre 1978 et 2008. Les porte-parole des industries polluantes argueront qu’il ne s’agit là que d’un effet du vieillissement de la population. Hélas, ce sont des données corrigées des effets d’âge. À âge constant, les cancers de la prostate ont donc quintuplé en l’espace de trois décennies. Le cancer du sein suit des tendances comparables.

 

La quatrième partie de cette chronique se Comment les industriels manipulent la science, selon Stéphane Foucart (4/5)

 

Cette chronique met en avant l’importance de protéger les enfants des substances préoccupantes, par soi-même avant tout, car les actions des pouvoirs publics peuvent être très insuffisantes. Ce blog a pour mission de vous aider et de vous accompagner dans votre démarche ! Pour vos premiers pas, vous pouvez vous appuyer sur le guide gratuit téléchargeable ci-dessous.

Photo par esnoeijs

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