Le Principe responsabilité d’Hans Jonas (3/3)

Les gouvernements et les institutions d’Europe peuvent collaborer pour protéger les enfants contre les risques liés à l’environnement. Ce but, qui se situe au cœur même du développement durable, est un défi qu’il faut relever si nous voulons assurer l’avenir des générations actuelles et futures. – Dr Marc Danzon, alors directeur régional de l’OMS pour l’Europe. 

J’exhorte les populations et les gouvernements des quatre coins du monde à vaincre l’indifférence, à lutter contre la cupidité et à préserver notre patrimoine naturel pour les générations présentes et futures. – Ban Ki-moon, alors Secrétaire général de l’ONU

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Bonjour à tous !

[Cette série d’articles constitue une chronique du Principe Responsabilité (en allemand, Das Prinzip Verantwortung), écrit par Hans Jonas en 1979, et sous-titré « une éthique pour la civilisation technologique ». Ce livre, souvent considéré comme un grand classique de philosophie pratique, introduit la notion de responsabilité des générations présentes envers les générations futures, au regard de la forte capacité de destruction associée à la technique moderne ; Hans Jonas propose de faire de cette responsabilité un principe, une référence qui s’impose dès l’origine de toute action.

Hans Jonas attribue au Principe Responsabilité un large périmètre d’application ; en particulier, il me semble que ce principe a aussi un intérêt pour la thématique de ce blog, le lien entre santé des enfants et environnement ; qu’il peut aussi éclairer le pourquoi et le comment on agit dans ce domaine particulier. Pour nourrir les réflexions, je vous propose donc de mettre en regard certains passages du livre avec certains savoirs et pratiques de santé environnementale, présentées sur ce blog. Quand cela est pertinent, un lien vers un article permettra un second niveau d’approfondissement.

Le premier article de la série se trouve ici : Le Principe responsabilité d’Hans Jonas (1/3)

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Principe responsabilité Hans Jonas

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 « Puisque de toutes façons existeront des hommes à l’avenir, leur existence qu’ils n’ont pas demandée, une fois qu’elle est effective, leur donne le droit de nous accuser nous, leurs prédécesseurs, en tant qu’auteurs de leur malheur, si par notre agir insouciant et qui aurait pu être évité, nous leur avons détérioré le monde ou la constitution humaine. Alors qu’ils peuvent tenir pour responsables de leur existence seulement leur géniteur immédiat (et que même là ils ont seulement droit à la plainte s’il y a des raisons spécifiques permettant de contester leur droit à avoir une progéniture), ils peuvent tenir des ancêtres lointains pour responsables des conditions de leur existence. Donc pour nous aujourd’hui, le droit qui se rattache à l’existence non encore actuelle, mais pouvant être anticipée, de ceux qui viendront plus tard, entraîne l’obligation correspondante des auteurs, en vertu de laquelle nous avons des comptes à leur rendre à propos de nos actes qui atteignent les dimensions de ce type d’effets. »

Lorsque qu’une action soulève des aspects éthiques, je trouve utile de se poser des questions du type « Que penseront mes enfants, une fois adultes, de ce que j’envisage de faire ? Est-ce que je serai à l’aise en leur racontant honnêtement ce que je m’apprête à faire ? »

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« L’avenir de l’humanité est la première obligation du comportement collectif humain à l’âge de la civilisation technique devenue « toute-puissante » modo negarivo. Manifestement l’avenir de la nature y est compris comme condition sine qua non, mais même indépendamment de cela, c’est une responsabilité métaphysique en et pour soi, depuis que l’homme est devenu dangereux non seulement pour lui-même, mais pour la biosphère entière. »

Ce passage fait écho au slogan actuel « One World, one Health » (un seul monde, une seule santé), symbolisant la grande interdépendance entre la santé des différents éléments des écosystèmes. Par exemple, c’est autour de cette notion que s’articule la coopération de plusieurs organismes de référence comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) [1].

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Principe responsabilité Hans Jonas3

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« La menace dévoile le « non » opposé au non-être comme une obligation première. Répétons-le : l’obligation dont nous parlons ici est apparue seulement avec la mise en danger de ce qui est en jeu ici. Auparavant, parler de choses semblables n’aurait pas eu de sens. Ce qui est en jeu demande à prendre la parole. Brusquement ce qui est tout bonnement donné, ce qui est pris comme allant de soi, ce à quoi on ne réfléchit jamais dans le but de l’action : qu’il y ait des hommes, qu’il y ait la vie, qu’il y ait un monde fait pour cela, se trouve placé sous l’éclairage orageux de la menace émanant de l’agir humain. […] Pour l’instant tout travail sur l’homme « véritable » passe derrière le simple sauvetage de sa présupposition – celle de l’existence d’une humanité au sein d’une nature satisfaisante. […] C’est là son « on doit » plus modeste, mais plus sévère. »

Ce passage fait écho à l’article 2 de l’Appel de Paris : « la pollution chimique constitue une menace grave pour l’enfant et pour la survie de l’Homme. » Également, ce passage renvoie à la logique « amont » de l’évaluation des risques : celle-ci devrait être pleinement réalisée avant toute dispersion d’une nouvelle substance ou technologie, en parallèle de son développement, et non pas a posteriori, une fois qu’une large partie de la population est exposée. Cette logique n’a pas été bien appliquée historiquement (amiante, plomb, PCB…) et me semble aujourd’hui encore trop imparfaitement appliquée (avec des enjeux différents : téléphonie mobile, nanoparticules…).

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« Il n’y a objectivement aucun doute que dans les pays surdéveloppés (selon des notions raisonnables de consommation) il existe une marge de jeu confortable pour des restrictions qui nous placeraient encore loin devant nos grands-parents et même nos parents; mais la réaction subjective à ce défi en l’absence d’une nécessité visiblement présente est une autre affaire, et pour les États-Unis par exemple une résistance spontanée (qui de nouveau inclurait la classe ouvrière) serait pratiquement certaine.Néanmoins, je crois que la solution – de plein gré si possible, forcée si nécessaire – se trouve dans cette direction.»

Hans Jonas en appelle ici à une réduction volontaire de la consommation. Cette proposition me semble toujours pertinente à notre époque. Les mouvements liés à la sobriété heureuse et au minimalisme paraissent lui avoir redonné une certaine actualité.

L’Union européenne estime les substances chimiques sur son marché à plus de 100 000… A-t-on vraiment besoin de toutes ces substances ? D’autant que les tests toxicologiques associés, certainement très insuffisants [2, 3], « reposent largement sur l’expérimentation animale, qui consomme onze millions d’animaux par an en Europe » [1].

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Mon avis global

Les « + » :

  • Un grand classique du domaine de l’environnement et du développement durable : à lire.
  • L’Etat du monde actuel me semble correspondre assez bien aux prévisions pessimistes de l’auteur, « bien vu, Hans » ☹… ce qui rend d’autant plus nécessaire une action au niveau individuel !
  • Plusieurs auteurs voient en le Principe Responsabilité une des principales sources du principe de précaution. Ce principe ayant pris une place centrale dans la gestion des risques à fortes incertitudes, mieux comprendre ses origines contribue à mieux comprendre sa logique de base. L’aspect « prospectif » de l’évaluation des risques s’inscrit dans cette démarche, comme me semble bien l’exprimer William Dab [4] :

« Jamais l’homme n’a eu une telle capacité de fabriquer autant de nouveaux facteurs de risque et d’avoir une diffusion aussi massive et aussi rapide de ces nouvelles technologies. Prenez le téléphone portable : 3 milliards d’utilisateurs en moins de dix ans, c’est inédit dans l’histoire de l’humanité. C’est ça le problème auquel nous sommes confrontés face à cette pression d’évolution écologique. Il faut disposer d’un guide de raisonnement dans l’incertain. Comme le dit Marceau Long, « la construction du risque comme fondement de la responsabilité est l’une des étapes les plus marquantes du progrès social ». La construction du risque, c’est-à-dire de quelque chose qui n’est pas encore survenu, le fait que l’avenir devienne un déterminant du présent ; oui, je dirais que c’est un progrès dans l’histoire de l’homme parce que, jusqu’à présent, c’était nos erreurs du passé qui agissaient sur nos décisions présentes. C’est une façon moderne de voir les choses : grâce à la capitalisation des savoirs issus des sciences, on prend des décisions un peu plus éclairées que par le passé. »

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Les « – » :

  • Sans avoir la prétention d’être un critique crédible d’Hans Jonas 😊, certaines de ses propositions politiques et métaphysiques (que je n’ai pas présentées ici, car hors sujets) me semblent questionnables et ne m’ont personnellement pas convaincu. Celle de la nécessité d’un régime autoritaire a trouvé un écho dans un rapport récent de l’OPECST [1] : «  Jérôme Bignon, sénateur – Les sujets sanitaires et environnementaux touchent à la vie et préoccupent nos concitoyens. […] Récemment, le président-directeur général d’une grande entreprise publique estimait que les débats actuels sur le climat remettaient en cause notre démocratie : seuls les régimes autoritaires semblent finalement pouvoir imposer rapidement des mesures. »
  • Au global, j’ai trouvé l’écriture d’Hans Jonas plutôt difficile d’accès. Pour les lecteurs non-philosophes, Le Principe Responsabilité pourra sembler très jargonneux. On est loin de la philosophie écrite dans un langage relativement simple et accessible : Épicure, Sénèque, Montaigne, Nietzsche, Camus, Clément Rosset…

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Références

  1. Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). Evaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences : trouver le chemin de la confiance. 2019.
  2. Demeneix B, Slama R. Endocrine Disruptors: From Scientific Evidence to Human Health Protection. European Parliament Reports, 2019.
  3. Kortenkamp A. Low dose mixture effects of endocrine disrupters and their implications for regulatory thresholds in chemical risk assessment. Curr Opin Pharmacol, 2014. 19: p. 105-11.
  4. Lecourt D. La santé face au principe de précaution. Presses Universitaires de France 2015.

Photo par United States Mission Geneva

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  1. Pingback: Le Principe responsabilité d'Hans Jonas (2/3)

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